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1105 PoliceCollectif Inside

Le changement de ton est subtil mais présent, à vous de juger...

En fait, la tactique est vieille comme le monde. On raconte des histoires avec des mots bien choisis, et l'autre finit par avoir un doute ou par y croire. C'est une narration réussie. Même si rien n'est vrai. Des mots et des images. Ça commence quand on est petit, et ça ne s'arrête plus jamais. D'abord, mots et images élaborent les mécanismes de l'imagination, et plus tard ça fabrique de l'opinion.

Des mots et des images, il n'y a pas mieux pour décrire le monde et les gens. On appelle ça du récit ou de l'information. Quand les mots obéissent à une stratégie, quand ils se prêtent à un discours, on appelle ça de la communication.

Et il n'y a rien de mieux pour refaire le monde. Et les gens.
Réalité et vérité ne sont pas nécessairement des préalables.

« L'agent de police » devient « le gardien de la paix »

Par exemple, les mots qui définissent le policier sont intéressants. Il y a longtemps, on parlait simplement d'« agent de police ». C'était cartésien et sans arrière-pensée, une étymologie limpide qui indique un acteur dans la ville, un rôle subordonné à une fonction, sans autre précision sémantique. Aucune prise n'est donnée à la subjectivité, au fantasme ou à l'interprétation idéologique.

Ensuite, est venu le désuet « gardien de la paix », mais l'intention était claire. Et joliment dite. Le gardien de la paix ne part pas au combat, au contraire il est là pour l'empêcher. Il connaît le sens des mots « répression » et « prévention », et les mélange avec discernement dans sa casquette pour en faire un métier polyvalent.

Il sait déjà que la paix peut se payer au prix fort de la brutalité de la société et des hommes, ou pire, et que tout le monde ne souhaite pas être paisible. La paix n'existe pas, mais elle a le mérite d'être un idéal ou, professionnellement, un objectif.

Et le métier de gardien de la paix a encore la couleur d'une vocation.

« Le gardien de la paix » est-il une « force de l'ordre » ?

Et puis peu à peu, on a changé la tenue inconfortable du gardien de la paix - depuis celle où l'arme n'était pas apparente, avec un képi d'un autre âge, et des chaussures de ville - et il est assez vite devenu des « forces de l'ordre ».

La transition est plus rude que l'époque… Deux mots coercitifs d'un coup.

Les mots antérieurs existent toujours, mais à mesure du temps et des idéologies, on a le choix et le calcul - politique et médiatique - de leur emploi.

Les gardiens de la paix sauvent un désespéré de la noyade, les forces de l'ordre interviennent lors de troubles. Ce sont pourtant les mêmes.

Un gardien de la paix est-il une force de l'ordre ? Deux gardiens de la paix ? Il n'en décide pas, il ne communique pas sur ce qu'il est. Il fait, et après on interprète qui il était pour le faire.

« Forces de l'ordre » suggère explicitement le rapport de force(s), et les mots invitent - si ce n'est à l'affrontement - à l'opposition. Par la force du vocabulaire, le policier n'est plus une présence intégrée dans la ville, mais un outil d'intervention, voire une force de frappe.

Le mot « paix » de la fonction est asphyxié, a du mal à se faire entendre, le langage lui préfère l'idée de la confrontation pour désigner le policier. Peut-être aussi parce que ceux qui décident du langage ne sont pas physiquement impliqués dans ce rapport de forces.

« Les forces de sécurité », rempart entre nous et l'autre

Maintenant, en étant attentif, on peut voir arriver, dans les médias, la propagande et les discours, les « forces de sécurité ». Un peu comme à Bagdad. Beyrouth. Gaza. La sécurité, c'est - sans surprise - le mot clé.

Les forces de sécurité impliquent et concernent parce que c'est bien de la sécurité - ou de l'insécurité - de chacun qu'il s'agit.

L'insécurité est un concept qui fluctue entre un sentiment et une réalité. Le métier de policier ne s'exerce que dans la réalité.

La notion d'ordre ne vise personne en particulier, l'ordre est un contexte social, il s'adresse au système, l'ordre est le dosage idéal de libertés et de contraintes à atteindre en démocratie.

Le mot « sécurité » parle clairement de menace et de risque à chacun individuellement, il n'épargne personne. Contrairement à l'ordre, « sécurité » s'entend comme un message personnel, elle appelle à la vigilance, la méfiance. L'imaginaire a moins de problèmes avec la sécurité qu'avec l'abstraction de l'ordre. Parler de sécurité, c'est parler de l'autre.

« Sécurité » est synonyme de crainte, de peur. « Forces de sécurité » désigne la police comme un rempart entre soi et la menace de l'autre. Un autre indistinct…

L'impopularité de la police liée à cette dérive sémantique

La paix est loin. La paix des mots, s'entend…

Parce que le policier sait depuis toujours qu'il aura à sa charge la sécurité, la paix, l'ordre, et qu'il devra parfois utiliser la force. Sa dénomination à géométrie variable n'y change pas grand-chose. Beaucoup moins en tous cas que l'idée qu'on se fait de lui.

Parler de la police en la réduisant par son nom, à la force, à l'ordre, ou à la sécurité restreint ce métier, le défigure, dans l'imaginaire collectif, et oriente la perception que le citoyen doit en avoir.

L'impopularité et la défiance envers la police ne sont pas étrangères à cette dérive sémantique qui ne doit rien au hasard du vocabulaire.

Les noms donnés à la police parlent aussi sans équivoque de la projection idéologique du monde dans lequel elle œuvre. Ils le coupent en deux. En deux camps.


Source :
Rue89.com

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