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Matignon Suicide 07 11 2018
L'hôtel de Matignon, le 5 novembre 2018. (Thomas SAMSON / AFP)

Ce lundi aux alentours de 9h30, le corps d'un garde républicain a été retrouvé sans vie dans les jardins de Matignon. Agé de 45 ans, il était marié et père de deux adolescentes. Si la thèse du suicide, privilégiée, venait à être confirmée, il serait le 31e gendarme à se donner la mort depuis le début de l'année. En l'état, le parquet de Paris a chargé l'Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) de mener l'enquête pour établir les causes de la mort du garde républicain. Si les motivations du gendarme, qui était affecté au service de vidéo surveillance du commandement militaire, restent pour le moment indéterminées, ce drame, inédit dans l'histoire de Matignon, intervient néanmoins dans un contexte très particulier.

Lire Aussi : Un gendarme retrouvé mort dans les jardins de Matignon, la thèse du suicide privilégiée

En août 2018, les gendarmes de la compagnie de sécurité de l’hôtel de Matignon (CSHM) avaient adressé un courrier anonyme de 19 pages à leur hiérarchie pour dénoncer le "profond malaise" des effectifs, leur "trop grande fatigue morale et physique liée à une surcharge de travail sans cesse croissante".

Enquête interne à la compagnie

Après la publication d'extraits de ce courrier par "l'Essor" début octobre, la gendarmerie nationale avait alors indiqué qu'une "mission d'évaluation" avait été diligentée par son directeur général, le général Richard Lizurey, auprès de l'inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN). Les conclusions de cette "mission d'évaluation" devaient être rendues le 12 octobre. 

Selon nos informations, le gendarme retrouvé mort lundi dans les jardins de Matignon n'avait pas été identifié comme un élément "en souffrance" au sein de la compagnie. A ce titre, il n’aurait donc pas été entendu dans le cadre de l'enquête interne confiée à l’IGGN. Ce que regrette Frédéric Le Louette, le président l'association Gend21, l'association professionnelle nationale des militaires de la gendarmerie du XXIsiècle, auprès de "l'Obs" :

"Une enquête approfondie avec l'audition de l'ensemble du personnel aurait peut-être permis de détecter davantage de situations problématiques, y compris d'ordre familial, chez les gendarmes. De plus, le choix symbolique de se donner la mort sur son lieu de travail semble souligner le lien qui peut exister entre une problématique d'ordre privé et un contexte professionnel compliqué."

Contactée par "l'Obs", la DGGN indique que l'échéance du 12 octobre a bien été respectée mais n'a pas souhaité donner davantage de détails sur les mesures proposées dans ces conclusions. 

"Dans le cadre de la réflexion qui a été conduite par l'ensemble des acteurs concernés, des préconisations ont ainsi été mises en œuvre sans délai", nous est-il simplement indiqué. 

Une chose est certaine, le commandement de l'unité avait pleinement connaissance des difficultés rencontrées par les gendarmes affectés à Matignon. Cette compagnie, rattachée 2régiment d’infanterie de la garde républicaine, est composée d'environ 130 d'officiers, sous-officiers et de gendarmes adjoints volontaires et assure la sécurité interne de l’hôtel de Matignon et de divers immeubles rattachés à Matignon ainsi que les honneurs lors des réceptions officielles. "24 heures sur 24, la protection de l'hôtel de Matignon et de ses annexes. Elles accueillent, contrôlent, renseignent et orientent les autorités, les visiteurs et les différents intervenants au quotidien", précise le ministère de l'Intérieur sur son site. Une partie de ces effectifs, le groupe de protection, assure, lui,  "la sécurité et la protection des plus hautes autorités à l'intérieur de l'hôtel de Matignon".

Courrier parfois prémonitoire

Dans le courrier envoyé cet été, les gendarmes estimaient être "pris pour des idiots" par leur hiérarchie, adepte de la "politique de l'autruche". Surtout, trois mois plus tard, ce texte porte un éclairage par moments glaçant sur le suicide de lundi. D'ordinaire très discrète, l'unité avait décidé de s'affranchir de son droit de réserve :

"Nous sommes parfaitement conscients que notre démarche n'est pas conventionnelle. Devoir de réserve et obligation de nous taire nous dira-t-on. Mais nous sommes arrivés à un point de non-retour", peut-on lire dans le document. 

"En juin 2017, alors que nos services n'étaient pas aussi chargés que maintenant, nous étions déjà, selon les statistiques de notre ancien Comcie [Commandant militaire, NDLR], l'unité gendarmerie de France qui accomplissait le plus d'heures de service", détaille le texte, qui pointe les difficultés rencontrées par les gardes républicains après la réorganisation de l'unité en juillet 2017.

"La situation est alarmante si l'on ne veut pas qu'un événement tragique survienne par manque de repos !"

Le courrier listait aussi les "signaux indiquant que la compagnie et certains de ses hommes montraient des signes de fatigue inquiétants voire très graves pour leur santé et la suite de leur carrière". Et de détailler les problèmes de santé observés en l'espace de quelques mois chez plusieurs gendarmes. Sont cités les cas de malaises cardiaques, burn-out, ainsi qu'un membre de la compagnie "victime d'une fracture de fatigue au tendon d'Achille [...] en raison d'un rythme soutenu de travail.

Quelques lignes plus bas, le texte, aux accents prémonitoires, dénonçait : "S'il faut attendre de faire un deuxième AVC, infarctus ou malaise pour être pris au sérieux [...] nous ne sommes plus étonnés que le nombre de burn-out et de suicide explose dans les rangs de la gendarmerie." Et un peu plus loin :

"Imaginez un peu l'image que pourrait donner notre institution si, malheureusement, un gendarme commettait l'irréparable dans un des bureaux de l'hôtel de Matignon..."

En 2009, les gardes républicains de l'Elysée avaient eux aussi alerté leur hiérarchie sur leurs conditions de travail dans un courrier anonyme. Après la détection de plusieurs suspicions de cas de gale chez des sous-officiers, ils avaient dénoncé "la vétusté de leurs locaux, (les) moyens dérisoires, (le) matériel obsolète, hors d'usage, et ceci avec la peur de la sanction et aucune reconnaissance".

 

Lucas Burel

 

Source(s) : Nouvelobs.com via Les Moutons Enragés.fr

 

Information complémentaire :

Crashdebug.fr :

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