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(Crédits : Reuters)

Explosion des prix des logements, budget sous pression, automatisation. Dans son dernier rapport, l'OCDE brosse un portrait alarmant de la classe moyenne française.

"Déclassés", "catégories sacrifiées","paupérisation". Les mots ne manquent pas pour décrire la situation des classes moyennes. Selon le dernier rapport de l'OCDE publié ce mercredi 10 avril, ces catégories dans les pays développés ont perdu du terrain sur les trois dernières décennies. Leur part dans la population totale serait passée de 64% à 61%. 70% des baby-boomers feraient partie de cette catégorie contre 60% pour la génération née après 1980.

"L'influence économique des classes moyennes et leur rôle en tant que 'centre de gravité économique' s'est affaibli".

"Les revenus agrégés de l'ensemble des revenus des classes moyennes étaient quatre fois plus importants que l'ensemble des revenus des catégories aisées il y a trente ans. Aujourd'hui, ce ratio n'est plus que de trois."

Pour les auteurs du rapport, "dans la zone OCDE, à l'exception de quelques pays, les revenus intermédiaires sont à peine plus élevés aujourd'hui qu'il y a dix ans, progressant de 0,3 % tout juste par an, soit un tiers de moins que le revenu moyen des 10% les plus aisés". En parallèle, "le coût des dépenses pour assurer le mode de vie des classes moyennes a augmenté plus vite que l'inflation".

En France, les classes moyennes suscitent régulièrement des débats et controverses dans le champ politique ou parmi les économistes et sociologues. En 1988, le sociologue Henri Mendras parlait déjà de "moyennisation de la société" entre 1965 et 1985. Trente ans plus tard, le sociologue Louis Chauvel a évoqué dans son essai parfois contesté, "La spirale du déclassement", l'effritement de cette catégorie sociale depuis la fin des "trente glorieuses".

Sur le plan politique, le ministre de l'Économie Bruno Le Maire a expliqué que "la crise des Gilets jaunes est venue d'une inquiétude profonde des classes moyennes face au risque de déclassement, au sentiment de travailler sans être suffisamment rémunéré [...] Notre ligne, avec Gérald Darmanin (le ministre du Budget, NDLR), c'est de prêter la plus grande attention aux classes moyennes qui travaillent." À l'heure où le gouvernement tente d'éteindre la colère des "gilets jaunes", la publication de l'OCDE dresse un sombre tableau de ce groupe social.

Une classe moyenne encore nombreuse en France

Pour commencer, les économistes de l'OCDE considèrent que les personnes faisant partie de la classe moyenne gagnent entre 75% et 200% du revenu médian. En France, le revenu médian se situe à 21.415 euros par an. À titre de comparaison, il s'élève à 16.153 euros dans l'Union européenne selon de récentes données de l'Insee. En France, ce poids des classes moyennes dans la population totale est bien supérieur à la moyenne des pays de l'OCDE. Cette part atteint 68% contre 61% dans les autres pays membres de l'organisation internationale. Concernant les foyers à hauts revenus (plus de 200% du revenu médian), l'écart est de trois points (6% en France contre 9% dans l'OCDE). Du côté des pauvres, la différence est relativement modérée (7% en France contre 11% dans l'OCDE).

Des difficultés à joindre les deux bouts

Pour comprendre l'exaspération de cette catégorie, l'organisation basée à Paris rappelle que la proportion des ménages déclarant des difficultés pour boucler les fins de mois est supérieure à la moyenne des pays de l'OCDE (52% contre 47%). Cet écart est encore plus spectaculaire pour les foyers à bas revenus avec une différence de 11 points entre l'Hexagone et le reste des pays (81% contre 70%). En revanche, les résultats sont similaires pour les hauts revenus, peu importe la zone géographique.

L'explosion des prix du logement

L'envol des prix du logement depuis plusieurs décennies plombe le budget des ménages.

"Les prix du logement ont augmenté plus rapidement que les revenus médians" expliquent les auteurs du document.

Rien qu'à Paris, le prix moyen du mètre carré a franchi le cap des 10.000 euros au cours du premier trimestre 2019 selon des données récentes du réseau Century 21. Et malgré les craintes suscitées par les mois de contestation, les prix continuent de grimper dans la capitale et les zones tendues. De récents chiffres relayés par l'AFP indiquent que la majorité des réseaux fait état de progressions au premier trimestre (+2,7% chez Century 21 et +0,7% chez Laforêt) à l'exception d'Orpi, au maillage territorial le plus régulier, chez qui ils reculent de 1,5%. Cette hausse a pesé sur les dépenses contraintes des ménages comme le soulignait le sociologue Olivier Galland, spécialiste des inégalités dans un entretien accordé à La Tribune.

"La part de ces dépenses contraintes dans le budget des ménages a tendance à augmenter pour les foyers au revenu modeste. Les gens peuvent avoir le sentiment d'avoir un contrôle de plus en plus faible sur leur choix personnel. La hausse des taxes sur l'essence et le fioul a eu un effet dévastateur."

L'accès à la propriété pour les jeunes ménages s'est détériorée depuis les années 70. Selon une note de la Banque de France, ce phénomène s'est accentué "pour les ménages de 25 à 44 ans aux revenus les plus faibles. En 1973, 34 % d'entre eux sont propriétaires. En 2013 ils sont 16 %, soit une baisse de moitié. Le taux de propriétaires au sein des jeunes ménages aisés a, quant à lui, augmenté de plus de 50% : il est passé de 43% à 66%".

Les risques de l'automatisation

La pression exercée sur les classes moyennes est également très présente sur le marché du travail. Selon les derniers calculs de l'OCDE, "un emploi à revenu intermédiaire sur six est actuellement exposé à un risque élevé d'automatisation en France, proche de la moyenne des pays de l'OCDE".

S'il n'existe pas de consensus sur les répercussions de l'automatisation sur le marché du travail, beaucoup d'emplois devraient subir des transformations dans les années à venir. Ce phénomène pourrait accroître la polarisation de l'emploi déjà à l'œuvre dans un grand nombre de pays développés. Dans son ouvrage "Inégalités mondiales" récemment traduit en français, l'économiste connu pour sa célèbre courbe de l'éléphant, Branko Milanovic rappelait que :

"Les travailleurs des pays riches sont pris en étau entre les plus riches de leurs propres pays, qui continueront de profiter de la mondialisation, et les travailleurs des pays émergents, plus attractifs à l'embauche compte tenu de leurs salaires bon marché. La forte compression de la classe moyenne, provoquée par les forces de l'automatisation et de la mondialisation, n'est pas finie. Elle engendrera en retour une polarisation des sociétés occidentales en deux groupes : une classe riche et prospère au sommet et un groupe, beaucoup plus nombreux, de personne dont le travail consiste à servir la classe riche."

 

Source : La Tribune.fr

 

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