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On aura une pensée émue pour la veuve de Rémy Louvradoux. Malheureusement les responsables ne seront jamais punis... tout au moins pas à la hauteur des préjudices qu'ils ont commis, car ces méthodes pour faire craquer les salariés, étaient établies avec l'aide de psychiatres et de psychologues, c'était donc totalement assumé.

France Telecom 06 05 2019
Huit dépressions, douze tentatives de suicide et dix-neuf suicides : au total, les cas de 39 victimes seront analysés
durant le procès France Télécom. LP/Olivier Corsan

Nicolas et Rémy se sont suicidés après des mois de maltraitance professionnelle. Yves a sombré dans une longue dépression. Récit de ces plongées dans l’enfer.

Sur les 85 situations individuelles explorées durant l’enquête sur France Télécom, les juges ont retenu celles de 39 personnes comme ayant été victimes du harcèlement moral reproché aux ex-dirigeants de la société. Chacune est longuement détaillée dans l’ordonnance de renvoi.

Huit dépressions, douze tentatives de suicide et dix-neuf suicides : autant de manifestations d’un « défaut de prise en compte des effets anxiogènes » de la politique de l’entreprise, estiment les magistrats pour qui « la déstabilisation des agents » a constitué « un levier » pour « parvenir (aux) transformations » voulues.

Alors que le procès du harcèlement moral au travail chez France Télécom s’ouvre ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris, récit de trois de ces histoires.

« Pour mon frère, c’était devenu l’enfer d’aller au boulot »

Vincent Grenoville, dont le frère Nicolas s’est suicidé en 2009

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LP/Nicolas Foray

Nicolas Grenoville avait 28 ans. Le 10 août 2009, à Besançon (Doubs), ce salarié rattaché à la direction territoriale Est se suicide par pendaison à son domicile. « Avec un câble France Télécom et en tenue de travail », précise l’avocat de son frère maître Michel Doucet. « Mon job me fait souffrir […]. Je ne supporte pas ce job et France Télécom s’en fout », écrit le jeune homme dans la lettre qu’il a laissée.

Recruté quatre ans plus tôt comme technicien d’intervention réseau, cet agent contractuel avait vu son poste supprimé à l’automne 2008 – l’entreprise ayant décidé de sous-traiter l’environnement technique. Après avoir tenté en vain une mobilité externe, il avait été muté début 2009 sur un poste d’intervention auprès des clients. Sans être volontaire. « Sans formation » autre qu’un vague tutorat, selon le rapport de l’inspection du travail réalisé après son décès. Sans accompagnement suffisant face à « une situation de désajustement professionnel », selon les juges.

« Surcharge de travail, diminution de rémunération, conditions de travail dégradées », énumèrent ces derniers, qui citent notamment les propos d’un collègue qui décrit Nicolas Grenoville « amaigri de 10-15 kg ». « En fait, avec la mise en place du plan de crise, il n’avait plus le temps de manger. Il était désespéré de ne pas pouvoir faire son travail entièrement », témoigne-t-il.

« Il était consciencieux et bosseur, il avait été super-content d’être embauché », se souvient avec amertume son aîné, Vincent Grenoville, pour qui le changement de poste a tout bouleversé. « Il nous parlait de pression morale et physique, d’altercations avec les clients et les collègues, d’obligation à facturer n’importe quoi… Pour lui, au quotidien, c’était devenu l’enfer d’aller au boulot. Quand vous êtes tout seul, que personne ne vous aide, que votre hiérarchie s’en moque… »

Sa mère, aujourd’hui décédée, avait également constaté que son fils « allait de plus en plus mal ». D’autant que Nicolas venait d’acheter un appartement et subissait une perte de salaire liée à la disparition des astreintes. « Il a été maltraité, baladé, déqualifié », considère maître Doucet, pour qui les dirigeants de l’entreprise, « obnubilés par la révolution numérique, ont déplacé leurs salariés comme des soldats de plomb. »

Vincent Grenoville confie ne « rien » attendre de ce procès qui débute dix ans après la mort de son frère et l’oblige « à se replonger dans les papiers et les mauvais souvenirs ». « Ces gens qui sont intouchables, qui sont allés à l’école avec les grands de ce pays, vont écoper d’une amende et feront appel… Mon frère, lui, ne reviendra pas », lâche-t-il, désabusé. Il émet toutefois ce souhait : « Si cela pouvait faire évoluer un tout petit peu les mentalités sur les conditions de travail en France… »

« On vous pousse jusqu’à ce que vous sortiez »

Yves Minguy a fait une grave dépression en 2009

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LP/Sarah Alcalay

Entré dans l’entreprise en 1973, au temps des Postes et télécommunications, Yves Minguy, 67 ans, ex-fonctionnaire, a dû batailler durant des années pour faire reconnaître son « accident de service ». Soit une grave dépression surgie en 2009, après trois ans durant lesquels ce cadre rattaché à la direction territoriale nord de France Télécom a été complètement ballotté. Cet informaticien, qui dirigeait une équipe de vingt-deux techniciens à Lens, a vu son poste supprimé en 2006 après une réorganisation. Avant d’être successivement placardisé, affecté à la surveillance sur un plateau téléphonique, intégré à un projet de développement…

« On m’a remis en formation, j’ai repris mon métier (de développeur informatique), je venais d’être nominé au jury de l’innovation puis un beau jour, on m’a dit : Tu poses tes affaires, tu arrêtes là, tu vas sur un plateau et tu réponds au téléphone, relate-t-il. C’est la douche froide. Sans justification. Et après le coup de fusil, c’est la dépression ». Lui qui a « perdu cinq collègues en cinq ans » dans la région en est convaincu : « Si je n’avais pas eu mon épouse, si elle ne s’était pas accrochée à me secouer, je ne serais plus là, je serais comme les autres. »

Alors âgé de 57 ans, Yves Minguy se souvient de ces réunions et documents diffusés auprès des cadres où certains métiers disparaissaient des grilles. « C’était clair, à partir du moment où on a parlé des 22.000 emplois, le but était de faire partir le maximum de gens. Avec des objectifs déclinés dans les différentes régions et sur les établissements. »

Dans ce contexte, chacun le pressentait, décrit-il : « Quand vous ne faisiez pas partie des métiers prioritaires, car rentables, vous étiez sur la liste. Dans le privé, on fait un plan social, on licencie. Mais pour les fonctionnaires, il n’y a pas de plan social alors qu’est-ce qu’on fait ? On vous pousse jusqu’à ce que vous sortiez. » Pour les juges, son cas est symptomatique « de la frénésie des réorganisations » dénoncée par le syndicat Sud.

À l’approche du procès, Yves Minguy a repris « des cachets pour dormir ». « Une cicatrice, après des années, elle est toujours là. Si on la gratte, elle fait mal. Ça va être un moment difficile… » Il souhaiterait que les débats, condamnation ou pas, permettent au moins cela : « Je voudrais qu’ils sortent du déni. Qu’ils reconnaissent que ces objectifs de départs « par la porte ou par la fenêtre » comme ils disaient, existaient. Et qu’ils nous disent : Oui, on a fait des conneries, on s’est planté. » Il n’a jamais pu s’expliquer avec son supérieur direct : « Il s’est suicidé quelques mois après… »

« Les responsables de France Télécom savaient que ce plan pouvait tuer »

Raphaël Louvradoux, dont le père s’est suicidé en 2011

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LP/Delphine Goldsztejn

Les juges ont fait le compte : entre 2008 et 2011, soit sur une période de trois ans, Rémy Louvradoux, 56 ans, fonctionnaire à France Télécom depuis 1979, a « changé de sites, de métiers et de collectifs de travail à quatre reprises. » Après des années d’instabilité, ce père de quatre enfants avait retrouvé un poste de préventeur (NDLR : garant de la sécurité et de l’amélioration des conditions de travail). « Un faux poste de préventeur, car il n’avait pas les moyens d’agir », corrige son fils aîné Raphaël.

Le 26 avril 2011, dans la banlieue de Bordeaux (Gironde), Rémy Louvradoux s’immole par le feu devant un site de l’entreprise. « Le long d’une avenue qui ne ressemble pas à grand-chose, un homme a laissé cette dernière trace de lui-même sur un mur », écrit un collègue dans un hommage publié dans La Vie.

« Ce qu’il a vécu est effarant. Rémy Louvradoux faisait partie de ces fonctionnaires que France Télécom ne voulait plus garder. Il avait tiré maintes fois la sonnette d’alarme », souligne l’avocate de la famille, Maître Cécile Boulé, qui avait initialement porté plainte pour « homicide involontaire » et « mise en danger de la vie d’autrui ».

La veuve et les quatre enfants, tous parties civiles, déplorent que ces qualifications n’aient pas été retenues. En leur nom, Raphaël Louvradoux, 30 ans, exprime leur incompréhension, voire leur « dégoût » : « Nous estimons que la réponse judiciaire, outre sa lenteur, n’est pas proportionnée à l’horreur et à la gravité des faits. Elle conforte les responsables de ce qui s’est passé dans leur impunité. Leur plan de masse visait à pousser les gens à bout. Ils savaient qu’il pouvait tuer », assène-t-il avec une froide colère.

En septembre 2009, dans une lettre à la direction nationale de l’entreprise, Rémy Louvradoux dénonçait en ces termes la politique de réorganisation et les méthodes de management : « Cadres dépossédés de leur pouvoir : ils ne sont plus rien ! […] Je suis dans ce segment-là. Ratio de gestion de la direction nationale : je suis en trop. » Dans un précédent courrier, relèvent les juges, il exposait « la détérioration de ses conditions de travail avec clarté. Sa souffrance et sa détresse aussi… Il n’aura pas de réponse. »

Lors de l’enquête, plusieurs responsables hiérarchiques de la direction territoriale de Bordeaux ont confirmé l’existence de pressions : « La consigne était de faire des moins, c’est-à-dire de dénicher des activités à supprimer […]. La directive était de créer de l’inconfort pour que les gens comme Rémy partent le plus tôt possible. » Un document diffusé par la DRH début 2008 intitulé « Doper la fluidité interne » l’étaye : il convient de « réduire le confort des postes non prioritaires », mentionne-t-il.

Durant l’instruction, la veuve de Rémy Louvradoux a expliqué combien « son travail et son mal-être (l’avait) phagocyté […]. Il n’était plus vraiment avec nous. » Dans un film diffusé par la Clé des ondes, elle décrit l’impuissance familiale, malgré leur soutien, face à la souffrance au travail de son époux. « Plus il s’enfonçait dans ses soucis de travail, plus nous on s’enfonçait avec lui ». Elle y souligne la portée « de lutte de son geste ». « Il s’est suicidé pour mettre fin à ce cercle infernal dans lequel il était pris et dont il ne voyait pas l’issue mais aussi pour dénoncer toutes ces pratiques au sein de son entreprise […] Il a donné sa vie pour ça. »

 

Source : Le Parisien.fr

 

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