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Talibans 13 07 2019

À Kaboul, Saïd Abbas présente des lettres de recommandation délivrées par le ministère de la Défense, devant son
portail bleu criblé de balles lors de l’attaque qu’il a subie fin juin. - Crédits photo : Margaux Benn

Pour le groupe terroriste, les Afghans qui ont travaillé pour les étrangers sont des traîtres à abattre.

À Kaboul

Les nuits d’été à Kaboul sont étouffantes. À 23h20, le jeudi 27 juin, Saïd Abbas est encore éveillé lorsque, soudain, on tambourine au portail bleu qui mène à la maison. Plusieurs hommes crient, le somment d’ouvrir la porte. «C’est ici qu’il habite!», confirme l’un d’eux. À peine le père de famille a-t-il rejoint l’entrée pour demander qui est là, que quatre coups de feu retentissent.

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«Les balles ont transpercé le portail au niveau de mon cœur», note dans un français impeccable le jeune homme de 34 ans qui, une semaine plus tard, est encore choqué. «Si je n’étais pas resté un peu en retrait, j’étais mort.» Il s’en est fallu d’un mètre tout au plus. Au lieu d’atteindre leur cible, les balles ont terminé leur course dans le petit bureau où ses sœurs dessinent et étudient le français pendant la journée. Les douilles sont encore là, que surplombent sur une étagère un Bescherelle, une tour Eiffel miniature, et une boîte de chocolat en poudre Super Poulain.

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De 2004 à 2012, Saïd a travaillé comme interprète pour l’armée française, qui fut présente en Afghanistan de 2001 à 2013. Depuis le retrait de la plupart des troupes étrangères en 2014, de nombreux anciens interprètes et autres PCRL (personnels civils de recrutement local) sont menacés de mort. Alors qu’à Doha, talibans, politiciens afghans et membres de la société civile viennent de signer une «feuille de route pour la paix» destinée à réduire le nombre de victimes civiles, ceux qui travaillent ou ont travaillé aux côtés d’organisations étrangères disent toujours craindre chaque jour de se faire abattre par le groupe extrémiste.

«Les assaillants reviendront terminer le boulot»

L’aversion de l’État français à accueillir ces Afghans est notoire, et a été notamment relatée par les journalistes Quentin Muller et Brice Andlauer dans le livre Tarjuman : une trahison française. En 2015, sur 800 PCRL, 250 ont ainsi demandé l’asile… Mais seuls 101 visas ont été accordés. En 2018, 180 nouvelles demandes ont été faites, mais seulement 51 ont vu leur requête approuvée, souvent au terme de procédures longues et opaques. Saïd fait partie des 80 qui, après un entretien «en vue de la délivrance d’un visa» au consulat de France à Islamabad en novembre dernier (le consulat à Kaboul ne délivrant pas, à l’époque, de visa aux citoyens afghans non-diplomates), n’a jamais reçu de réponse. Une note de l’ambassade de France à Kaboul datée du 10 avril dernier, que Le Figaro a pu consulter, est évocatrice. Constituant l’unique pièce des mémoires de défense du ministère des Armées, dans le cadre d’une audience relative aux cas de trois anciens PCRL, elle stipule que «les talibans n’ont jamais officiellement exprimé de menaces à l’encontre de ceux ayant travaillé pour la coalition».

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Le même mois, pourtant, l’organisation terroriste a prévenu qu’elle s’en prendrait spécifiquement aux employés afghans du gouvernement et des forces étrangères. Cette note, entre autres inepties, prétend aussi que les canaux médiatiques des talibans «comme Zabihullah Mudjajdid» (sic) n’ont jamais «exprimé la moindre menace à l’égard des très nombreux ressortissants afghans ayant (…) travaillé pour la coalition». Dans un documentaire de Vice diffusé en 2014, par exemple, Zabiullah Mujahid (le porte-parole des talibans) assénait clairement que «quiconque soutient les forces étrangères est un traître», et que les interprètes «doivent être mis à mort».

«Les assaillants reviendront terminer le boulot, j’en suis sûr», redoute Saïd. Cela leur serait aisé dans ce quartier très conservateur et l’un des plus violents de Kaboul où des talibans vivent et circulent librement. Beaucoup d’habitants, sans faire officiellement partie du mouvement, lui expriment leur sympathie… Et la délation est monnaie courante. «Jusqu’au soir de l’attaque, j’avais réussi à cacher aux voisins mon passé aux côtés de votre armée», continue le jeune homme. «Mais à présent, tout le monde sait. Je suis “celui qui a travaillé avec les Français”. Alors, je suis un homme mort.»

«Tape la mef

Dès le lendemain de l’attaque, Saïd a envoyé sa femme et ses enfants chez la belle-famille, à l’autre bout de la capitale. Chaque nuit, il monte la garde sur son toit, sans arme mais téléphone en main «pour appeler des amis ou la police en cas de problème». Il compte bientôt déménager, même si les loyers dans les quartiers sécurisés sont bien trop élevés. À une centaine de mètres de chez Saïd, un responsable de la mosquée a été arrêté il y a quelques semaines pour avoir stocké chez lui des armes, des munitions et des gilets d’explosifs pour un réseau extrémiste affilié aux talibans. Un check-point de police non loin a été attaqué il y a un mois par des hommes armés.

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Au commissariat de police du quartier, Ghauth-e Dine Seddiqi, chargé du contre-terrorisme, s’inquiète de la montée des attaques ciblées contre les employés d’organisations étrangères. «Que vous travaillez ou avez travaillé pour le gouvernement, les forces de sécurité, une armée occidentale, un média ou l’ONU, c’est pareil. Vous êtes une cible. Les terroristes poursuivent ces gens jusque dans leurs quartiers, pour les assassiner.»

La sœur de Saïd, qui travaille aux côtés de francophones, ne s’est pas remise de ce dernier incident. «J’ai peur chaque matin quand je vais au travail», avoue-t-elle d’une petite voix. «J’ai peur que quelqu’un me suive pour me tirer dessus.» Le lendemain de l’attaque, elle n’a pu se confier à aucun de ses collègues : être sœur d’ancien interprète des Français, cela doit rester secret. Malgré tout, Saïd est optimiste : «Un jour, j’aurai le visa pour aller en France, parce que j’ai plus de neuf ans de services rendus pour l’armée», insiste-t-il. «Et puis, l’armée française a essayé d’amener la paix dans notre pays. Ça, on ne va pas l’oublier.»

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L’État français, lui, l’a-t-il oublié ? Le consulat et la chancellerie politique de l’ambassade de France à Islamabad n’ont en tout pas souhaité s’exprimer au sujet du cas de Saïd Abbas, ont renvoyé les questions vers le service de presse du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, lequel n’a pas donné suite. Seul pour assurer sa sécurité et celle de sa famille, Saïd s’en remet, lui, à cette injonction apprise aux côtés des militaires français : «Tape la mef !» Reste sur tes gardes.

Source : Le Figaro.fr

 

 

 

 

 

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