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ÉPISODE 1. Bi, pan, poly... L'écrivaine et surveillante Nora Bussigny a recueilli les témoignages de lycéens de la génération Z qui lui ont confié leur vision de la sexualité.

Surveillante pendant quatre ans dans plusieurs établissements de la région parisienne, notamment en Seine-Saint-Denis (93), j'ai pu recueillir de nombreux témoignages d'adolescents*. N'étant ni leur prof ni leur parent, j'ai parfois joué le rôle de « grande sœur » ou de confidente pour eux. Certains ont ressenti le besoin de me raconter leurs aventures amoureuses jusqu'à me livrer certains détails très intimes. C'est ainsi que j'ai commencé à m'intéresser à la sexualité de la génération Z, souvent incomprise des adultes.

Les échanges que j'ai pu avoir avec ces adolescents, avec les filles notamment, m'ont renvoyée à ma propre adolescence pas si lointaine. Et je me suis rendu compte que leur manière de séduire et de s'aimer était bien différente de celles des « millenials ». Est-ce l'accès plus facile aux images pornographiques ou l'addiction aux réseaux sociaux qui a influencé leur approche de la sexualité ? Las, j'ai également pu constater – en tout cas dans les établissements de banlieue que j'ai fréquentés – que le sexisme était encore présent. L'envoi de photos de nu (appelées « nudes »), même à de parfaits inconnus, étant devenu un préliminaire presque systématique pour les filles sur des applications comme Snapchat ou Instagram.

Les termes « bi, pansexuel, polyamoureux, aromantique » ont fait leur entrée dans les cours de récré

À ces âges, ils et elles sont nombreux à chercher à repousser leurs limites, cassant les codes traditionnels du couple hétéro et monogame, fuyant ainsi le schéma parental. En les écoutant, j'ai ainsi découvert un nouveau lexique amoureux que j'aurais cru réservé aux trentenaires : les termes « bi, pansexuel, polyamoureux, aromantique » ont clairement fait leur entrée dans les cours de récré.

En pleine phase de découverte mais aussi de doute, ces jeunes revendiquent pourtant haut et fort leurs choix ou orientations sexuelles. À l'extérieur de l'établissement scolaire, c'est parfois moins évident pour eux à assumer quand leur milieu d'origine ou la culture familiale est plus strict. Certains sont un peu perdus, d'autres au contraire fanfaronnent et enjolivent sans doute leurs expériences. Je n'ai pas voulu les juger – même si certains récits m'ont choquée – ni atténuer leurs propos, qui sont parfois très crus.

J'ai choisi cinq histoires qui m'ont interpellée, et qui ne prétendent pas représenter toute la génération Z. Ce sont des instantanées, des témoignages bruts de jeunes à un moment « T » de leur vie.

* Survaillante, journal d'une pionne de banlieue (Éditions Favre), tiré de ses chroniques sur Le Point à retrouver ici.

** tous les prénoms ont été modifiés pour préserver leur anonymat.

Épisode 1. « On est polyamoureux, tu vois ? »

« Et hier, on est allés acheter des tacos et on s'est posés sur les quais, on était trop calés ! » piaille Clara, une petite rousse d'une quinzaine d'années, tout en faisant semblant d'étudier en salle de permanence.

Surprise par cet emploi récurrent du pronom « on », j'oublie de la rappeler à l'ordre, préférant lui demander avec amusement de qui elle ne cesse de parler.

– « Bah Lilian ! Tu savais pas qu'on était ensemble ? Ça fait deux mois et demi pourtant ! » me répond-elle, presque vexée.

La sonnerie retentit, me privant de la suite de la confidence. Je ne recroise Clara que trois jours plus tard, fulminant de rage devant le bureau des CPE.

– « Toutes des sales putes ! Elles me poussent à bout putain, j'en peux plus, je vais craquer, la vie de ma mère je vais craquer ! » vocifère-t-elle en arpentant le couloir comme un lion en cage.

Je lui intime immédiatement l'ordre de retrouver son calme. Étant déjà dans une mauvaise posture, puisque convoquée chez le CPE, elle risque d'aggraver son cas en se comportant de la sorte. Elle s'effondre alors en larmes.

– « J'en peux plus, j'te jure, j'en peux plus, j'comprends pas comment on peut être comme ça… »

Inquiète, je la pousse à me confier sa version de l'histoire.

– « En gros Lilian et moi, on n'est pas qu'un simple couple, tu vois ? Genre, on a senti direct qu'on n'était pas faits pour un truc comme tout le monde, on n'a pas envie de se priver ou de se restreindre, on n'est pas fait pour s'aimer juste nous deux. »

Perplexe, je fronce les sourcils et lui avoue ne pas saisir ce qu'elle sous-entend. Elle soupire et, tout en se mouchant, m'éclaire.

– « On est polyamoureux, tu vois ? On s'aime mais on a le droit d'aimer d'autres gens. »

Abasourdie, je lui avoue n'avoir jamais rencontré de personnes de son âge ayant fait ce choix.

– « Tu vois, c'est ça, le problème ! Tout le monde nous casse les couilles avec ça, enfin me casse les couilles, parce que Lilian, lui, c'est le champion, le gars qui peut serrer les meufs qu'il veut. Moi par contre, je suis la salope de service. On a beau leur répéter que je suis pas une pute infidèle, ça passe pas. »

Je lui demande alors si on s'en est déjà pris ouvertement à elle.

– « Non, en vrai les mecs étaient un peu lourds au début mais maintenant hormis quelques remarques, ça passe. Le pire, c'est les filles, elles le font en soum soum*, elles se foutent de moi en cours, me disent qu'elles vont ken** avec lui vu qu'il a le droit... Elles me cherchent en me disant qu'il leur a demandé des nudes***, à chaque fois je vrille et Lilian doit me prouver que non. Et aujourd'hui, c'était la fois de trop, j'ai craqué… »

Je lis le rapport d'exclusion de cours rédigé par son professeur qu'elle tient dans la main. Il est fait mention que Clara aurait bondi de sa chaise pour vociférer une série d'insultes au visage d'une de ses camarades tout en renversant ses affaires par terre. La situation me paraissant extrêmement complexe, je la laisse se rendre dans le bureau des CPE et entreprends de trouver le fameux Lilian.

Je finis par mettre la main dessus à la récréation, lui demandant de me suivre dans un coin plus tranquille. Grand et dégingandé, un large bonnet vissé sur la tête, Lilian arbore une moue aussi nonchalante qu'ensommeillée. La voix traînante, il ne se départit jamais de son skate-board qu'il tient sous le bras.

– « J'arrive, j'arrive, tranquille, hein… » marmonne-t-il alors que je lui demande d'accélérer la cadence.

Nous rejoignons Clara que j'avais isolée, loin des quolibets. À peine se sont-ils retrouvés que le jeune couple se jette l'un sur l'autre, s'embrassant sans aucune pudeur. Agacée, je suis obligée de les séparer. Après avoir enfin obtenu un peu d'attention des deux tourtereaux, je leur demande de m'expliquer pourquoi ils ont voulu assumer leur choix amoureux auprès de tous.

– « Bah pourquoi on se cacherait ? » me rétorque Clara, surprise. Il y a des tonnes de couples dans le lycée, on en est un, nous aussi. »

– « Et puis c'est pas nous les cons, c'est les autres ! » ajoute Lilian avec philosophie.

Difficile de discuter, j'insiste pourtant : le polyamour n'est pas courant chez les adolescents, pourquoi ne se font-ils pas plus discrets sur leur intimité dans l'établissement ? Cela calmerait peut-être les remarques moqueuses des camarades de Clara dans un premier temps.

– « Quand je sortais avec Jade, poursuit Clara – que je découvre donc bisexuelle , on n'a rien dit à personne sauf à Lilian, car on se dit tout sur nos relations “secondaires”. Jade voulait pas qu'on sache qu'elle est bi, et j'avoue qu'on n'a pas eu de problème. Mais quand ça concerne que moi, j'aime pas me cacher. Pourquoi les gens n'acceptent pas la différence ? Je les fais pas chier, moi ! »

Lilian, gêné, tortille la chaîne qu'il a au bras.

« C'est pas toujours facile d'assumer, j'avoue… » murmure-t-il, les yeux bas.

Sa réaction m'interpelle, je croyais pourtant que Lilian ne subissait pas de réflexions pour son choix.

« Lilian est pan****. Mais c'est pas possible d'assumer ça non plus, déjà que la bisexualité chez les mecs est hyper mal perçue, va leur expliquer la nuance... » décrypte Clara, désabusée.

Surprise par leur maîtrise de ce nouveau lexique amoureux, je ne sais comment les conseiller sans les braquer. C'est Lilian qui trouve seul la solution au problème.

– « On peut se dire qu'au lycée on n'a plus à fréquenter d'autres gens, qu'on reste une relation principale. Et nos autres relations secondaires, on les garde en dehors. »

Clara, pensive, finit par hocher la tête.

– « J'avoue, ça serait plus simple. De toute façon, on se voit plus Jade et moi, et avec Snapchat et tout c'est pas difficile de rencontrer d'autres poly. »

Je suis un peu perplexe face à cette solution, mais ce n'est pas à moi de résoudre le problème. En partant, je leur rappelle que je compte sur leur discrétion et qu'ils ne doivent pas hésiter à en parler si Clara était à nouveau prise à partie.

– « De toute façon, on sera bien plus libres à la fac ! » s'esclaffe Lilian, optimiste.

*Argot qui signifie discrètement, en secret

**Coucher avec quelqu'un

***Des photos de nu envoyées via un téléphone

****Pansexuel : personne qui éprouve une attirance envers d'autres personnes, quels que soient leur identité de genre et leur sexe biologique.

 

Source(s) : Le Point.fr via Contributeur anonyme

 

Informations complémentaires :

Polyamoureux 3

 

 

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