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Comment évoluent les relations de travail au temps de l'ubérisation ? Pour le sociologue David Courpasson, auteur de Cannibales en costume, l'entreprise a psychologisé les rapports sociaux pour avoir affaire à des individus et plus à des professionnels. Résultat : le sentiment du collectif s'est délité.

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© JEAN-LUC FLÉMAL/BELGAIMAGE

Qu'appelez-vous le " cannibalisme en costume " (1) ?

Ce constat est le fruit d'une trentaine d'années d'études de terrain sur les relations au travail. J'ai observé des individus qui finissent par considérer leurs collègues comme des problèmes dans une course à la performance qui détruit le rapport social humain. Je n'ai pas inventé la notion de cannibalisme. Je n'aurais pas osé aller jusque là. Elle a été avancée par un ingénieur pharmacien travaillant dans une entreprise qui récolte du plasma humain. Il s'est décrit comme un cannibale parce qu'il recevait de la matière humaine utilisée pour la fabrication de médicaments, une cause légitime, et parce qu'il estimait que les donneurs auxquels recourait sa société n'avaient pas vraiment le choix. Il en concevait une culpabilité, renforcée par le fait que les médicaments concernaient des traitements auxquels pouvaient avoir accès des personnes à l'aise financièrement. Mais il y trouvait aussi une justification : " On a besoin de plasma pour élaborer certains traitements. Que voulez-vous que j'y fasse ? " Ce cannibalisme en costume se drape derrière des " bonnes raisons ", en particulier celle qui consiste à dire que l'on n'aurait pas le choix, que l'on serait contraint de se comporter comme cela et que si tout le monde fait la même chose, pourquoi moi devrais-je m'y opposer ? Le cannibalisme en costume s'appuie sur une vision qui considère l'autre, y compris la personne proche, comme un étranger. En anthropologie, le cannibalisme consiste à se nourrir du corps de l'autre après l'avoir mis à distance afin d'échapper aux effets psychologiques délirants de devoir le manger pour s'en sortir soi-même. D'aucuns pourront considérer cette notion comme excessive et disproportionnée. Mais elle entre tout à fait en résonance avec les trente années d'observations que j'ai menées.

« Travailler ensemble est productif d'un acquis qui n'intéresse plus l'employeur. »

Parmi les témoignages de votre livre figure celui d'un employé de Monsanto, depuis rachetée par Bayer, qui dit clairement que le glyphosate, sous la forme notamment du Roundup, est un produit nuisible. Son cas de conscience n'est-il pas encore plus délicat à affronter sachant que l'opinion publique exerce une grande pression ?

Cette personne-là trouve dans les ressorts mêmes de sa propre vie (NDLR : son grand-père était agriculteur) les raisons qui lui font dire que c'est à lui de faire ce travail-là et pas à un ingénieur qui déshumaniserait totalement le processus. Il sait donc aussi que ce produit abîme des agriculteurs. Et il finit par dire : " Au fond, j'ignore ce qu'en penserait mon grand-père... " Pour clore ce témoignage, je ne peux mettre que des points de suspension. Ces personnes sont dans une souffrance morale terrible. Il y en a qui souffrent et il y en a qui s'en sortent très bien. Le plus distancié que j'ai rencontré est l'employé de l'industrie de l'armement : " Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Il n'y a pas de guerre. Il n'y a pas d'armes. Il y a des guerres. On ne produit pas d'armes ? Qui les fabrique ? Qui les vend ? Selon quelles règles ? Si vous voulez laisser faire le job à la Russie ou à la Chine, elles n'auront pas d'états d'âme. Nous, au moins, on se pose la question. Et c'est déjà pas mal. "

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Plus de bureau, plus d'attachement. Et pourtant, la déconnexion est de moins en moins possible, dénonce
David Courpasson. © BELGAIMAGE

Qu'est-ce qui a évolué ou est resté constant dans les relations de travail pendant ces trente années ?

La transformation majeure réside dans la détérioration des rapports sociaux et la disparition explicite de la camaraderie, de l'entraide, en résumé du collectif. Cette évolution a été précipitée par le néolibéralisme qui préfère avoir en face de lui des individus isolés que des collectifs soudés. Ce n'était pas le cas lors de mes premières observations au début des années 1990.

Si le capitalisme moderne trouve son intérêt à individualiser les travailleurs, ceux-ci ne sont-ils pas eux-mêmes devenus très individualistes ?

La construction de cet individu isolé est un des effets de la modernité. Notamment parce qu'il a été confronté depuis une trentaine d'années à des pratiques de management qui le poussent à s'extraire du collectif et à préférer ou à croire qu'il préfère l'autonomie, l'indépendance, voire la solitude. L'entreprise a psychologisé les rapports sociaux, y compris dans sa volonté de régler les problèmes de vie privée de l'employé qui ont une répercussion sur son travail. Quand on a face à soi un individu, on n'a plus un professionnel ou un expert. L'entreprise a ainsi déligitimé les hommes de métier et les collectifs de métier qui étaient encore puissants il y a trente ou quarante ans. Je qualifierais cette démarche d'intentionnelle. Elle fait partie intégrante des politiques managériales des vingt ou trente dernières années.

Ce néomanagement visant officiellement au bien-être de l'employé ne serait-il qu'un leurre ?

La question est de savoir si cette politique de management est malveillante. Mais en tout cas, l'organisation sociale du travail qui privilégie la relation à des personnes seules est bel et bien intentionnelle. On l'observe dans les phénomènes d'ubérisation, de développement du travail indépendant, de l'autoentrepreunariat, etc. En principe, l'autonomie implique de pouvoir choisir son emploi, le moment où je le fais et la façon dont je l'exerce. J'observe qu'à force d'être seul, on ne choisit plus rien. Plus on est soi-disant libre de travailler à son rythme, plus on travaille. On assiste à une forme d'autoasservissement. Les travailleurs sont lucides par rapport à ce constat. Ils le nomment comme tel. Et malgré tout, ils ne s'en sortent pas. Ils sont comme piégés par la nécessité de faire plus pour s'en sortir ; ce qui va de pair avec le fait qu'ils soient payés au lance-pierre.

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David Courpasson, sociologue, professeur à EM Lyon Business school et à l'université de Cardiff. © DR

Que dit de notre société et des relations de travail la pratique du " bureau nettoyé ", l'employé à peine licencié ?

Une société de l'oubli. Le desk cleaning consiste à effacer les traces, à gommer jusqu'au souvenir même de la personne qui était là. Or, quand on parle à des employés du départ du jour au lendemain de leur collègue et de sa disparition corps et biens, y compris de son ordinateur, c'est comme si cela relevait du fonctionnement normal de leur entreprise. " Il n'allait pas assez vite, que voulez-vous que je vous dise... ? " Le travail est devenu le lieu où ce type de pratiques se justifie au nom de la performance, au nom de la survie collective et au nom de... l'emploi. Celui qui empêche les autres d'avancer freine tout le monde. Donc, il freine l'entreprise. L'argument économique devient force de loi. Une société dans laquelle les liens de camaraderie seraient puissants et structureraient les rapports sociaux ne permettraient pas ces attitudes.

« La tragédie de la détérioration du lien social est particulièrement prégnante dans le monde ouvrier. »

Une certaine perte d'influence du syndicalisme participe-t-elle aussi à cette montée de l'individualisme ?

La perte de puissance des organisations syndicales est relative et dépend des secteurs. Elle est favorisée par la tendance, observable notamment aux Etats-Unis, à intégrer l'objectif de l' unionsless society(NDLR : société sans syndicats) dans les politiques de ressources humaines. De façon générale, la désaffection à l'égard des syndicats est autant le résultat de l'individualisme que l'inverse. Peut-être est-ce une question de génération. Mais je trouve cette explication un peu facile, le monde du travail étant plus compliqué que cela. En réalité, le collectif syndical est un lieu de militance où l'on partage un certain nombre de valeurs. Or, celles-ci ne fédèrent plus. En fait, j'observe plus de mobilisation collective et d'envie de combat syndical chez les cadres qu'auprès des ouvriers. La tragédie de la détérioration du lien social est particulièrement prégnante dans le monde ouvrier. La résignation et le désespoir y dominent.

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Cannibales en costume. Enquête sur les travailleurs du xxie siècle, par David Courpasson,
éd. F.Bourin, 248 p.

Ne croyez-vous pas en un futur meilleur permis par les nouvelles technologies ?

Les nouvelles technologies au travail et les réseaux sociaux sont deux réalités à la fois conjointes et différentes. Les seconds sont des outils assez extraordinaires qui exacerbent pourtant l'individualisme contemporain avec un discours trompeur sur ce que sont la communauté et l'amitié. Les premières ont un point fort du point de vue du business et un point faible du point de vue social. Les personnes, dotées en permanence de leurs moyens technologiques, en arrivent à être sans arrêt au travail, où qu'elles soient. La déconnexion est de moins en moins possible et l'employé est de plus en plus seul. C'est génial. On n'a plus de bureau, plus d'espace de travail, plus d'attachement. Je vois plus d'effets négatifs que positifs à cette évolution. La logique des bureaux flexibles ou de l'absence de bureaux contribue aussi à cette destruction du collectif.

Y a-t-il un aspect délibéré dans cette démarche ?

J'ignore si cette stratégie est délibérée ou si elle relève simplement du pragmatisme gestionnaire qui a pour objectif de disposer d'employés engagés au maximum dans leur travail sur le mode " faisons en sorte qu'ils ne soient pas trop souvent ensemble parce que quand ils sont ensemble, ils font autre chose que travailler ". En fait, travailler ensemble est productif d'un acquis qui n'intéresse plus l'employeur. L'employé qui circule de bistrot en bistrot pour faire son boulot par ordinateur ne se repose pas. Le livreur de pizzas ne se repose pas. Le chauffeur Uber est dans l'attente anxieuse du prochain appel. On vit dans une société où l'on a supprimé le rite de la pause café, du casse-croûte commun, que l'on connaissait dans les usines. Ces temps de pause étaient certes rythmés par le chronomètre mais ils existaient et on y avait droit. Evidemment, je schématise à outrance. Mais la réalité n'est tout de même pas très éloignée de ce tableau.

(1) Cannibales en costume. Enquête sur les travailleurs du xxie siècle, par David Courpasson, éd. Françoise Bourin, 248 p.

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Les nouveaux travailleurs des applis, par Sarah Abdelnour et Dominique Méda, PUF, 120 p.

Le retour des tâcherons

L'économie de plateformes est porteuse d'une double promesse : l'indépendance dans l'exercice de son activité soutenue par une rémunération substantielle et une démocratisation du travail promise par le dépassement des logiques de discrimination en vigueur sur le marché traditionnel de l'emploi. Dans Les nouveaux travailleurs des applis (1), Sarah Abdelnour et Dominique Méda, respectivement maîtresse de conférence et professeure de sociologie à l'université Paris Dauphine, dressent, avec les auteurs de cet ouvrage collectif, un premier bilan de ces plateformes de vente de services ou d'objets pour constater que les espoirs soulevés par cette nouvelle économie sont déçus. " On est bien loin du travail passion, bien rémunéré, exercé de façon libre et autonome. On est même très loin du travail simplement décent ", observe Dominique Méda. Résumant l'état des recherches, l'auteure ose une comparaison : " La plateforme joue aujourd'hui le rôle assuré au xixe siècle par le tâcheron, cet ouvrier qui traitait avec le marchand et divisait le travail pour le répartir entre les autres ouvriers ou les ateliers. " Une fois la tâche prise, son intérêt était de réduire au maximum la part rétrocédée aux ouvriers. On serait donc loin du progrès escompté.

(1) Les nouveaux travailleurs des applis, par Sarah Abdelnour et Dominique Méda, PUF, 120 p.

 

Source(s) Levif via Contributeur anonyme

 

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