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Alors que l'affaire Bettencourt est devenue une affaire d'État, on apprend avec surprise son adaptation au grand écran. Comme quoi le cinéma n'est jamais en manque d'inspiration, et cela risque de donner un film sympathique...

16 Juillet 2010 Par Ludovic Lamant

Le dénouement de l'affaire Woerth/Bettencourt est encore loin, mais le cinéma français est déjà dans les starting-blocks. Michel Hazanavicius, réalisateur à succès des deux volets d'OSS 117, avec Jean Dujardin, a confié à Mediapart qu'il travaillait à une adaptation des aventures de l'héritière de L'Oréal. Avec une partie du tournage aux Seychelles, comme il se doit. Le projet est développé avec le producteur Thomas Langmann, le fils de Claude Berri, habitué des très grosses productions hexagonales (Astérix et Obélix, la saga Mesrine).

De son côté, Claude Chabrol confirme «suivre de très près» l'affaire, mais veut prendre son temps: «Il faut attendre que les choses soient résolues.» Ci-dessous, Claude Chabrol, puis Xavier Beauvois (page 2), Michel Hazanavicius (page 3) et Lucas Belvaux (page 4) nous racontent leur adaptation rêvée de l'affaire. Et lâchent les premiers noms pour incarner Liliane Bettencourt au cinéma, de Jeanne Moreau à Nathalie Baye («après quatre heures de maquillage»).


Claude Chabrol

Il a réalisé une soixantaine de films, dont L'Ivresse du pouvoir (2005), où Isabelle Huppert incarne un double d'Eva Joly, aux prises avec l'affaire Elf.
«Je suis l'affaire de très près. C'est un sujet tentant. Il suffit de prendre l'état des choses, c'est-à-dire le fait divers tel qu'il est, et l'on a déjà l'impression que c'est trop fort, que les spectateurs n'y croiront pas. Le fait, par exemple, que les deux juges de Nanterre ne peuvent pas s'encadrer, est un élément dramatique épatant... Au passage, j'adore le nom du juge Courroye, dont j'ai déjà la transposition au cinéma: le juge Rêne.  

Dans cette histoire, étant donné le principe d'innocence, il faut attendre que les choses soient définitivement résolues, ou en tout cas un tout petit peu mieux éclairées. C'est seulement à ce moment-là que l'on pourra trouver le bon angle. Pour l'instant, les angles possibles sont légion.

La piste François-Marie Banier n'est pas inintéressante. Sa seule vie pourrait faire l'objet d'un film. Il faudrait pour l'incarner un acteur très séducteur. Avec Liliane, le problème, c'est l'âge. Ce serait beaucoup plus simple à adapter si elle avait vingt ans de moins. Elle fait un peu vieux machin. Je ne dirais pas qu'elle se néglige, mais enfin... Par contre, aucun problème pour l'angle Woerth/Sarkozy, puisqu'ils se retrouvent, ou plutôt ils se sont mis dans le même bain, si j'ai bien compris. A l'heure qu'il est, je vois encore mal quel fil est le bon, mais cela va se découvrir au fil du temps. Le risque, à se lancer trop tôt, est de faire un film partisan, dans lequel on commette des erreurs, et qui, du coup, serve le camp d'en face.

Ce qui m'intéresse le plus, ce qui me fascine même, ce sont les stratégies de défense. Comment un tel se rétracte, comment un autre va encore plus loin dans son argumentation. Prenez par exemple les attaques faites à l'encontre de Mediapart, sur le «trotskisme» mêlé aux «méthodes fascistes»: l'extrême droite trotskiste, c'est très rare, de nos jours, vous savez. En fait, je n'aime pas les hommes politiques pour une raison très simple: ils dévoient leur intelligence d'une manière incroyable.

Pour les comédiens, tout dépendra du résultat des courses. Si l'on découvre que Liliane est une vieille trafiquante, ce ne sera pas la même chose, pour le casting, que si elle termine en vieille innocente. Il y aurait bien cette excellente comédienne de 97 ans,
Gisèle Casadesus, mais cela vexerait peut-être Liliane, vu son âge... Idem pour Woerth il faut attendre. Evidemment, Christian Clavier ferait un très bon Sarkozy.» 


Xavier Beauvois

Il a réalisé cinq films, dont Des hommes et des dieux, adaptation de l'affaire des moines de Tibéhirine, Grand prix au festival de Cannes 2010 (sortie le 8 septembre 2010).

«J'adapterais cette affaire à l'époque de Talleyrand. Je raconterais exactement ce qu'il est en train de se passer aujourd'hui, mais en transposant l'action au XVIIIe siècle. L'Histoire se reproduit tout le temps. Et cette Histoire nous apprend que les hommes, justement, ne retiennent rien de l'Histoire. C'est toujours pareil: l'argent, encore l'argent. Il est très difficile de résister à la puissance de l'argent. On suivrait donc Mme de Bettencourt, à la cour du roi. Avant que la Révolution ne leur coupe la tête. A un moment donné, ce genre de comportements devient tellement insupportable que si ces gens ne comprennent pas, il faut couper des têtes.

Pour jouer Liliane Bettencourt, je prendrais Nathalie Baye, après quatre heures de maquillage. Pour François-Marie Banier,
Pascal Greggory. Et dans le rôle du journaliste d'investigation, Denis Podalydès ou Mathieu Amalric. Après Des hommes et des dieux, j'ai envie de filmer des gens que j'aime ou admire. J'ai commencé à réfléchir à cette affaire, mais je n'ai pas envie de filmer une histoire aussi détestable, de montrer des gens que je n'aime pas. Ceux qui se lanceront auront en tout cas besoin d'un gros budget. Entre l'île aux Seychelles, la piscine à remous et le jet privé, les décors seront hors de prix pour le cinéma français...» 



Michel Hazanavicius

Il a notamment réalisé les deux OSS 117 (Le Caire, nid d'espions, 2006, et Rio ne répond plus, 2009), avec Jean Dujardin.

«Je réfléchis à un projet d'adaptation, que nous développons avec le producteur
Thomas Langmann. Des scénaristes sont déjà au travail. L'angle, c'est la comédie italienne. A la fois drôle et cruelle. Une histoire qui joue sur les sentiments les plus bas. Côté personnages, ce sont les rôles secondaires de l'affaire qui m'intéressent le plus. Ceux qui gravitent autour de Liliane Bettencourt, de la femme de chambre au maître nageur. Des domestiques la journée, qui deviennent des millionnaires le soir, parce qu'ils bénéficient des largesses de leur employeur. Ce sont des gens à double facette.

Je ne me positionne pas sur le plan de la morale. Je ne veux pas faire un film de justicier. Lorsque quelqu'un qui détient des milliards reverse un million ici ou là à ses employés, c'est un raisonnement qui, d'un point de vue de cinéma, fonctionne très bien. Après tout, c'est une sorte de nivellement par le haut, plutôt que par le bas: cela fait plus de riches... J'imagine donc un film cruel, mais jamais moralisateur.

Jeanne Moreau serait formidable pour jouer Liliane Bettencourt, mais je ne suis pas certain qu'elle accepte. Denis Podalydès, lui, serait extraordinaire dans le rôle de François-Marie Banier.»



Lucas Belvaux

Il a réalisé sept films, dont Rapt (2009), récit de l'enlèvement d'un riche industriel joué par Yvan Attal. En 2007, il avait consacré un téléfilm, Les Prédateurs, à l'affaire Elf. 

«Je m'intéresse de près à l'affaire, mais ce n'est pas le genre d'histoire qu'il faut traiter à chaud. Il faut attendre les procès, s'il y en a. Sur ce point, le scénario de l'affaire Elf était assez exemplaire, me semble-t-il, parce que la justice avait fait son travail, et l'on pouvait alors citer directement les gens. On savait exactement qui avait fait quoi. On n'était plus obligés de mettre des gants.

Pour une adaptation au cinéma, le ressort Liliane Bettencourt est très séduisant. Mais ce versant de l'histoire a un côté très XIXe siècle, balzacien: il suffit de voir les relations mère/fille, le rôle de François-Marie Banier, etc. Il y a quelque chose de daté, presque hors du temps. Il faudrait plutôt se concentrer sur la spécificité de l'affaire, ce qu'elle révèle de notre époque, et de notre président surtout: l'implication du pouvoir politique dans toutes ces histoires. Après tout, l'affaire ne fait que mettre des noms et des montants, sur des pratiques dont on se doutait qu'elles existaient depuis l'élection de Nicolas Sarkozy en 2007.

Par rapport à l'affaire Elf, je dirais qu'il y a un changement de génération. Elf, cela part de la Françafrique, dans les années 60, et cela court pendant trente ans. Il y est encore question d'un intérêt de la France. Tout l'enjeu, c'est de maintenir un système colonial, après les décolonisations africaines. Dans l'affaire Woerth-Bettencourt, tout est du domaine privé. L'intérêt supérieur de l'Etat, on le cherche encore... C'est peut-être en cela que l'affaire peut paraître plus scandaleuse, plus violente encore que l'affaire Elf. C'est peut-être sous cet angle qu'il faudrait l'adapter.» 

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Source : Mediapart

 

 

 

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