Corée, l'enfer du Nord...

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Brut de fonderie, en direct de l'iconoclaste Wanda_

Rencontre avec Shin Dong-Huyk, rescapé du camp 14, le plus grand camp de concentration nord-coréen.

D’une certaine façon, il est né à 23 ans. D’une part parce que jusque là, il ne vivait pas : il survivait. D’autre part, parce que c’est à cet âge qu’il découvre que la terre est ronde et que son monde n’était pas le monde. Le 2 janvier 2005, Shin Dong-huyk décide, avec la complicité d’un codétenu de s’évader du camp de concentration le plus brutal de Corée du Nord, où environ 50 000 prisonniers sont actuellement séquestrés, et condamnés à mourir d’épuisement et de malnutrition. Le « camp 14 » existe depuis 50 ans. 

C’est dans cet endroit, dont le régime nord-coréen persiste à nier l’existence, que Shin est né. Son géniteur, disons que c’est le régime lui-même, puisque Shin est le fruit d’un « mariage récompense », c’est-à-dire à une union arrangée par la direction du camp entre deux prisonniers performants. Le crime de son père ? Avoir été le frère d’un déserteur de la guerre de Corée. Le crime de Shin ? Etre le fils du frère de l’oncle. « On rachète les crimes commis par nos parents. En fait, on est condamnés à travailler très dur parce qu’on a été autorisés à continuer à vivre. C’est le prix à payer», lâche-il le 2 mai à Paris, dans les locaux de son éditeur français. 

Son épuisement se devine. Juvénile, assez peu expressif, il écoute, acquiesce souvent, et répond un peu mécaniquement. Il semble s’économiser. Et il y a de quoi !

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Evadé pour goûter 

la viande grillée

 

Depuis quelques semaines, il sillonne les Etats-Unis et l’Europe pour présenter le livre qu’il signe avec le journaliste américain Blaine Harden. Ce dernier, correspondant du Washington Post pour l’Asie, a fait la connaissance de Shin en 2008, trois ans après l’évasion. Tout en donnant à voir l’impitoyable système concentrationnaire et les rouages d’un pouvoir omnipotent et absurde, ils relatent les événements romanesques de la vie de Shin. « Il y a un lieu de détention, un vieux sage, une amitié salvatrice, une évasion tragique mais réussie : son histoire a tout du roman d’aventure », analyse Pierre Rigoulot, historien spécialisé dans l’histoire du mouvement communiste et auteur de la postface. 

Mais le livre que l’on dévore avec incrédulité n’est pas un roman. Jusqu’à 23 ans, Shin Dong-huyk ne connaît que la barbarie, la délation, les coups, le chou, le maïs et une intarissable faim. 

Il dénonce sa mère en toute bonne foi, assiste à sa pendaison, subit des tortures médiévales, se fait couper une phalange pour avoir fait tomber une machine à coudre par terre. Mais n’ayant aucune autre référence, Shin n’éprouve pas l’infernale envie de suicide de ceux qui ont connu l’extérieur. C’est sa rencontre avec Park Yong Chul qui bouleversera sa vision des choses. Son codétenu a voyagé dans le pays, en Asie, et même en Europe. Il lui révèle ce qu’est la musique et combien il est loin d’imaginer les autres nourritures terrestres. Aujourd’hui, Shin est formel : Il ne s’est pas évadé pour des idées, mais pour connaître le goût de la viande grillée.

 

Effrayé par les rires

 

Les deux amis s’enfuient ensemble, mais la vie de Park prend fin sur les barbelés électrifiés camp. C’est ce corps inerte qui a permis à Shin de franchir la clôture sans s’électrocuter lui-même. La mort de l’un a permis la naissance de l’autre. A partir de ce jour, et jusqu’à son arrivée en Corée du Sud deux ans plus tard, Shin découvrira des objets (un lit, une douche, un ballon de foot), des concepts (l’argent), des territoires (la Corée du Nord elle-même, dont il n’avait aucune idée, la Chine, la Corée du Sud) et des réalités totalement étrangères à lui (Internet). Mais Blaine Harden le sait, « rien n’est comparable à ce qu’il a éprouvé les deux premiers jours suivant son évasion. Il n’oubliera jamais les vêtements colorés de villageois en liberté. Il n’avait jamais vu cela. De même, il s’est complètement affolé lorsqu’il a entendu un groupe rire. »

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Cliniquement paranoïaques...

 

Ces douze dernières années, la Corée du Sud a accueilli 24 000 réfugiés venus du Nord. A chacun, elle accorde deux ans d’aide matérielle, ainsi que quatre à cinq mois d’apprentissage de la survie dans une société capitaliste. Les psychologues impliqués dans cette assistance décrivent les nord-coréens réfugiés comme cliniquement paranoïaques. Songeons quelques instants aux conséquences de l’effondrement du régime du Nord, et à l’éventualité d’une prise en charge psychologique de ses 23 millions d’habitants… 

Aujourd’hui, tout en refusant de s’engager politiquement, Shin Dong-huyk s’attèle à faire connaître le sort des prisonniers nord-coréens. Il le sait pertinemment, en cas de déstabilisation du régime, les gardes ont ordre de démolir les camps et de faire disparaître les détenus. Une marge de manœuvre assez réduite, donc. En attendant une mobilisation internationale, il tente d’acquérir, par imitation, quelques sentiments fondamentaux. La gentillesse, par exemple, consiste pour lui à « faire comme ce que les gens bons font ». Quant à l’empathie ou l’amour, ce sont des sentiments autour desquels il tourne encore. Dans un élan d’humour désespéré, il lance à l’assemblée : « Si vous connaissez ce qu’est l’amour, je veux bien que quelqu’un m’explique ». 

 

A lire : Blaine Harden, Rescapé du Camp14, de l’enfer nord-coréen à la liberté, Belfond

 

Source : bakchich.info via wanda_