C’était en mars dernier, un séjour en famille à Disneyland Paris. «Nous prenons place dans les barques (de l’attraction des pirates, ndlr) quand mes parents sont apostrophés par un membre du personnel, demandant que ma sœur quitte l’embarcation.» La jeune femme est trisomique, et à ce titre, s’entend-elle dire par le personnel, elle aurait dû faire la queue… par la sortie, par où passent les personnes en fauteuil roulant.

«J’interviens et explique combien c’est ridicule, qu’il n’y a aucune raison objective de lui faire faire la file à part, qu’elle est autonome, que rien ne justifie cette mesure, sinon de cibler le handicap, de l’étiqueter davantage alors qu’elle en porte déjà des stigmates très visibles», écrit Murielle, la sœur aînée, dans une lettre adressée à l’Unapei, une fédération d’associations défendant les intérêts des personnes handicapées mentales.

Ce courrier ressemble à d’autres. Depuis le début de l’année, l’Unapei a reçu dix témoignages de familles, vexées et amères après leur journée dans le monde merveilleux de Disney. Les récits sont semblables : les personnes porteuses d’un handicap mental visible se voient refuser l’accès aux attractions. On leur demande systématiquement de repasser par l’accueil pour se déclarer comme handicapé, et de revenir avec le pass «accessibilité». Un pass présenté comme prioritaire, qui leur donne accès aux attractions, sous certaines conditions, et toujours par la sortie…

Disney «très surpris»

Pour conforter les témoignages, l’Unapei et les Papillons blancs d’Epernay ont fait eux-mêmes le test en caméra caché… Bilan : «pratiques discriminatoires fondées sur le seul faciès des personnes.» L’Unapei dit avoir adressé plusieurs courriers à la direction du parc pour leur demander de changer leurs pratiques. «Nous sommes toujours favorables au dialogue. Mais là, ils ne veulent rien entendre», expliquait-on mercredi soir au siège de l’association. La présidente Christel Prado s’apprête à déposer plainte ce jeudi même devant le tribunal correctionnel de Paris pour discrimination. «Pour la première destination touristique européenne et française, il est intolérable de voir de telles pratiques discriminatoires institutionnalisées», dénonce-t-elle dans un communiqué. Une pétition vient également d’être mise en ligne.

Jointe par téléphone mercredi soir, la direction de Disney se dit «très surprise» par les déclarations de l’Unapei. «Notre guide de l’accessibilité a été établi en collaboration avec les associations spécialisées, et l’Unapei en faisait partie. Il a été décidé à l’époque qu’il fallait des entrées personnalisées pour les personnes handicapées en raison de la sécurité, explique Daniel Delcourt, directeur général adjoint en charge des opérations, qui répète à la fin de chaque phrase: la sécurité, c’est notre seul mot d’ordre.»

Bateau du Mississippi

Mais en quoi obliger les personnes handicapées mentales, tous troubles confondus, à passer par une autre entrée, garantit leur sécurité ? «Nous devons les reconnaître et savoir où elles se trouvent dans l’attraction, c’est essentiel en cas d’évacuation», dit-il. En 2013, 60.000 pass accessibilité ont été délivrés parmi les 14,9 millions d’entrées.

Dans sa lettre, Murielle raconte encore comment sa sœur a encore dû se plier à une autre règle étonnante, à savoir «une seule personne handicapée à la fois par attraction». «Elle s’est vue refuser l’accès au bateau du "Mississippi" (accueillant 200 personnes environ), parce qu’une jeune fille en chaise y prenait place. L’image que je conserve est celle de mon père et de ma sœur, seuls dans leur couloir, à côté d’une centaine de personnes qui attendent pour embarquer, tous serrés les uns contre les autres. Sommes-nous revenus au temps de la ségrégation ? Des pestiférés ?»

Sur ce point-là, la direction de Disney assure avoir évolué : «Nous avons assoupli la règle sur ce point, preuve que nous sommes ouverts à la discussion. Désormais, dans le Carrousel, il peut y avoir cinq personnes handicapées à la fois…»

 

Marie PIQUEMAL