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Alors que d’ores et déjà on nous promet un « Intranet » géant pour la France (et le monde !), les propos d’Alex Türk (qui a été débarqué de la CNIL) prennent tout leurs sens. La seconde partie de la vidéo traite de ce sujet, ainsi que l’article du Nouvel Obs de l’époque retrouvé par Chalouette.


Alex Türk dénonce Big Brother sur France Info par jackyshow38

Dans son livre "la Vie privée en péril" (éd. Odile Jacob), le président de la Cnil Alex Türk s'inquiète de la multiplication des outils de surveillance, souvent invisibles, difficiles à contrôler. Une atteinte à notre intimité. Entretien.

Article publié dans "le Nouvel Observateur" du 7 avril 2011.

Les citoyens "sont aujourd'hui sous contrôle", écrivez-vous. Un constat sombre pour un homme chargé de veiller au respect de la fameuse loi informatique et libertés, censée protéger chacun d'entre nous contre le fichage abusif...

- J'ai voulu lancer un cri d'alarme : soyons clairs, il y a un danger mortel pour les libertés individuelles. Les gens n'imaginent pas à quel point ils sont surveillés, profilés, leurs goûts analysés, leurs habitudes disséquées... Des milliards d'informations ont été collectées, et ce phénomène croît à une vitesse insensée. On a longtemps redouté Big Brother, mais on peut se rebeller contre un système centralisé. Or ce qui nous attend est bien pire. Nous assistons à la multiplication des nano-Brothers - capteurs, puces électroniques dans les cartes et les portables... -, beaucoup plus redoutables car les outils de surveillance sont multiples, disséminés, parfois invisibles, donc bien plus difficiles à contrôler. On ne sait pas qui collecte les données, où elles sont entreposées, pour combien de temps, ni dans quel but. La biométrie (empreintes électroniques digitales, oculaires...), la vidéosurveillance, la géolocalisation, la collecte des données en ligne, c'est un cocktail explosif.

Quelle est cette menace concrètement ?

- Je suis président de la Cnil depuis sept ans. A mon arrivée, le principal problème était la multiplication des fichiers régaliens liés à la sécurité après le 11-Septembre. Aujourd'hui, nous ne sommes plus à l'ère du casier judiciaire et des fichiers de police, mais dans celle du fichage de masse et du flicage ludique. Avec internet et les applications de la téléphonie mobile, les gens donnent spontanément un tas d'informations qui s'ajoutent à toutes celles déjà collectées sans cesse dans leur vie quotidienne. Aujourd'hui, un citoyen est forcément fiché quelque part. Et souvent dans de multiples bases. Le danger, c'est que, potentiellement, tout peut être interconnecté. Avec le risque de la fin de l'anonymat, un cauchemar absolu.

2420927C'est le flicage "invisible" qui vous tourmente le plus.

- Depuis deux ans, je constate que la géolocalisation se développe à une vitesse affolante. Les outils de traçage ont proliféré avec la miniaturisation des technologies, notamment les téléphones 3G. Nous allons vers un monde de la surveillance invisible. Dans la poche, nous avons désormais des mini-ordinateurs dont la puissance est égale à ceux qui tenaient dans une grande pièce il y a vingt-cinq ans ! Téléphoner n'est plus qu'une fonction annexe de ces nouveaux appareils dont le but est de vous ficher et de vous localiser à tout moment. La totale transparence, c'est le rêve des multinationales, obsédées par idée de profiler leurs clients. Quand j'étais jeune, on souhaitait échapper au regard des parents, ne jamais dire où l'on était. Aujourd'hui, il faut s'afficher. C'est tendance. Les sociétés en profitent pour récupérer des infos personnelles : vos goûts, des photos, des vidéos... Elles ont inventé le Big Brother convivial, le capitalisme copain : elles ont besoin de ces données pour prospérer, mais vous amènent à les leur donner en vous faisant croire que c'est dans votre intérêt. C'est le modèle Facebook. Ce système ingénieux ne serait pas blâmable s'il était lisible et contrôlé. Mais ce n'est pas le cas. La notion de consentement est floue, et vous n'avez pas de droit de suite : fermer votre compte ne garantit pas la disparition des données. Les grandes entreprises du numérique vantent la transparence, mais agissent derrière un rideau de fumée.

Mais vous avez pour mission de contrôler leurs activités... La Cnil ne vient-elle pas de condamner Google à 100.000 euros d'amende pour avoir collecté des données sur les réseaux Wi-Fi via ses systèmes de géolocalisation Google Street View, Maps et Latitude ?

- C'est une amende record. Et bien la preuve que nous agissons, même si nous n'avons évidemment pas accès aux millions de fichiers stockés partout dans le monde. Dans cette affaire, Google France plaide l'erreur, mais je n'y crois guère. Cela fait des années que cette entreprise recueille des infos privées (e-mails, historiques de navigation...), transitant par les bornes Wi-Fi. Elle a pu le faire grâce aux véhicules lui permettant de prendre des photos des rues pour les cartographies. Si c'est une erreur, comment ne s'en est-elle pas aperçue avant ? J'ai l'impression que les Google & co ont un sentiment d'impunité. Nous devons leur faire comprendre que nous savons ce qu'ils font. La Cnil doit être en vigilance permanente. Elle est aujourd'hui la seule autorité du monde à avoir un service d'expertise technologique. Depuis quatre ans, il observe le fonctionnement des sites web et sera bientôt doté d'un laboratoire permettant de tester tous les nouveaux matériels. Pour être vraiment efficace, il faudrait que nos moyens soient doublés. Je propose une taxe d'environ 60 euros sur les entreprises et collectivités locales. Il faudrait aussi augmenter le contrôle et adapter les textes, aujourd'hui totalement dépassés par les nouvelles technologies. Le droit à l'oubli numérique, par exemple, doit être enfin consacré. Évidemment, il convient que la législation soit mondiale. La plupart des données personnelles sont en effet collectées et conservées par de grandes entreprises étrangères, souvent américaines. Il faut que l'Europe ait le courage de convaincre les États-Unis d'instaurer des règles. Elle doit prendre les devants lors du G8 du numérique, qui aura lieu en mai. Il y a urgence, car si l'on n'agit pas maintenant la notion d'intimité ne sera bientôt plus qu'un lointain souvenir.

Interview d'Alex Türk, sénateur du Nord et président de la Cnil, par Stéphane Arteta.

Article publié dans "le Nouvel Observateur" du 7 avril 2011.

Source : Le Nouvel Observateur

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