C'est un Global Anticipation Bulletin n° 52 que nous vous livrons avec du retard (désolé). Mais au moins cela aura un point positif : vous permettre de voir encore une fois à quel point ils sont avant-coureurs... À l'heure où les États-Unis se rapprochent dangereusement de la Libye, ils mettaient déjà en avant le rôle vital du pétrole pour ces derniers, et démontaient l'origine de l'alliance des dictatures arabes. Hélas, tout est lié dans notre monde qui est un 'village' ; ). Et plus proche de nous, avec la chute de la Libye et ses 30 % de chômage, la misère de la mondialisation va rapidement se rappeler aux pays européens... (informations complémentaires). Mais fidèle à la thèse de crise systémique globale, et particulièrement prolixe dans ce numéro, l'équipe de GEAB annonce une fin 2011 qui sera marquée par ce que leur équipe appelle la « Chute du Mur des pétrodollars » (11), qui générera immédiatement un choc monétaro-pétrolier majeur pour les États-Unis. Bref, je vous laisse découvrir le programme avec cet encore excellent bulletin (toujours trop court ; )) n° 52.

Néanmoins, alors que les signaux deviennent de vraies sirènes d'alerte, nos élites semblent décider à tout faire pour les ignorer. Prenons un exemple très récent : la comparaison des évènements affectant le monde arabe avec la Chute du Mur de Berlin. Notre équipe a été très intéressée de constater que cette image que nous utilisons depuis 2006 pour aider à comprendre le processus en cours de désintégration de la puissance des Etats-Unis, est désormais reprise allègrement par des dirigeants politiques (Angela Merkel en-tête (6)) et des experts en tout genre. Pourtant, à ce jour, ceux-là même qui font cette comparaison semblent s'interdire de poursuivre leur cheminement intellectuel jusqu'au bout, jusqu'au moment où il débouche sur une compréhension de la dynamique des évènements. Ils se contentent de décrire, sans analyser.
Alors, si c'est aussi un « mur » qui est en train de tomber sous nos yeux dans le monde arabe, pour pouvoir espérer anticiper la suite des évènements, il est essentiel de pouvoir répondre à ces questions : qui l'a construit ? Dans quel but ? Et les réponses ne sont pas si difficiles à trouver pour qui ceux qui ne regardent pas l'actualité avec des œillères idéologiques :
. ce « mur » a été construit par chacun des dictateurs (ou régimes) arabes de la région afin de s'assurer du maintien de leur monopole sur le pouvoir et les richesses du pays, en évitant tout risque de remise en cause de leur parti unique ou de leur légitimité dynastique (pour les royaumes). En ce sens, il y a très peu de différence entre les cliques au pouvoir dans les pays arabes et celles qui dirigeaient les pays communistes.
. ce « mur » s'intégrait dans le dispositif plus général mis en place par Washington pour préserver son accès préférentiel (et en Dollars US) aux ressources pétrolières de la région et préserver les intérêts d'Israël. L'intégration poussée de l'appareil militaire et sécuritaire de ces pays (sauf la Syrie et la Lybie) avec le dispositif de défense des Etats-Unis assur(ait) un soutien américain sans faille et permet(tait) aux dirigeants arabes concernés de bénéficier de prébendes en tout genre sans risque de remise en cause par des forces intérieures ou extérieures.
Ainsi, en réfléchissant un peu plus à sa comparaison avec la Chute du Mur de Berlin lors de la Conférence sur la Sécurité de Munich, la chancelière allemande aurait pu se tourner vers sa voisine de débat, la Secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton, et lui demander : « Ne pensez-vous pas que les évènements actuels en Tunisie et en Egypte sont les premiers signes de la chute de tous les régimes qui dépendent de Washington pour leur survie ? Et qu'ils peuvent en particulier conduire à un effondrement rapide du système d'approvisionnement en pétrole des Etats-Unis tel qu'il a été mis en place il y a des décennies ? Et donc du système global de facturation du pétrole et du rôle central du Dollar en la matière ? (7) ». Pendant que l'audience de la Conférence sur la Sécurité de Munich se serait soudain rendu compte qu'ils débattaient enfin de quelque chose de sérieux (8), Angela Merkel aurait pu ajouter : « Et concernant Israël, ne pensez-vous pas que cette chute de « mur » va impliquer très vite la nécessité de reconsidérer toute la politique américano-israélienne dans la région ? (9) ». Et là miracle, la Conférence sur la Sécurité de Munich aurait repris pied dans le XXI° siècle et le débat euro-américain pouvait se ressourcer dans le monde réel au lieu de divaguer dans la virtualité transatlantique et la lutte contre le terrorisme.
Hélas, comme nous le savons tous, cet échange n'a pas eu lieu. Et les divagations de nos dirigeants risquent donc de continuer avec comme conséquence d'accentuer les chocs de l'année 2011 et de son caractère impitoyable comme anticipé dans le GEAB N°51.

Notes:
(1) Même le FMI, à l'imagination pourtant peu développée, évoque désormais le spectre de guerres civiles à travers toute la planète comme le rapporte le Telegraph du 01/02/2011 ; tandis que The Onion du 24/01/2011 s'exerce avec succès à l'humour noir dans un article étonnant, mais révélateur de l'ambiance actuelle, qui évoque la désignation par la Fondation du Patrimoine Mondial, sponsorisée par Goldman Sachs, du « Fossé entre riches et pauvres de la planète » comme étant la 8° Merveille du Monde du fait de son ampleur désormais sans équivalent.
(2) Nous mettons des guillemets car à notre avis un décideur qui ne prévoit rien et un expert qui ne sait rien sont en fait des imposteurs.
(3) La CIA et le gouvernement français fournissent deux illustrations exemplaires de cette tendance générale : ils n'ont rien vu venir en Tunisie et en Egypte, alors même que les uns dépensent des dizaines de milliards de Dollars par an pour espionner le monde arabe et que les autres se promenaient au plus haut niveau (Premier Ministre et Ministre des Affaires étrangères) au cœur des pays concernés. La simple lecture de nos anticipations de 2008 (GEAB N°26 sur le sujet aurait pourtant pu les mettre sur la piste puisque ce sont exactement les tendances décrites alors qui ont abouti aux évènements tunisiens et égyptiens de ces dernières semaines. Comme le résume brutalement le Spiegel du 03/02/2011, « La révolution, ça n'est pas bon pour les affaires » … surtout quand on a rien vu venir pourrait-on ajouter.
(4) En la matière, les investisseurs et les acteurs économiques qui se sont contentés de ces analyses se retrouvent aujourd'hui dans des difficultés sérieuses puisque les « El Dorado » promus à coup de reportages et de commentaires « éclairés » se sont transformées brutalement en piège à capitaux, en zones instables, en prévisions incertaines. Les « fantastiques avantages compétitifs » sont quant à eux devenus en une nuit ou presque des « risques pays insupportables ». Délocalisation, sous-traitance, tourisme, construction d'infrastructures, … pour l'ensemble de ces activités, c'est en effet tout le contexte social, légal, économique, monétaire et financier des pays concernés qui est projeté dans l'inconnu.
(5) Petite remarque philosophique et méthodologique : sans aucune préméditation, notre équipe s'inscrit ici à nouveau dans une approche très franco-allemande puisque notre travail d'anticipation s'appuie non seulement sur cette notion d' « écoute » et de dévoilement de réalité chère à Heidegger, mais également sur l'approche défendue par Descartes, à savoir, la définition d'une méthode rationnelle. Voilà d'ailleurs une synthèse qui devrait inspirer ceux qui actuellement travaillent à définir les futures caractéristiques de la gouvernance de l'Euroland. Pour en savoir plus sur cette question du « chemin » chez Heidegger et Descartes, on peut lire utilement cette page du site Digressions. Et pour mieux comprendre la méthode utilisée par LEAP/E2020 et tenter de l'appliquer vous-même directement, nous vous recommandons le Manuel d'Anticipation Politique publié aux éditions Anticipolis.
(6) Source : Bundeskanzlerin, 10/02/2011
(7) On assiste déjà à des mouvements d'ampleur autour du pétrole puisque les Etats-Unis s'apprêtent à abandonner leur propre indice WTI du cours du pétrole pour se rallier à l'indice européen Brent étrole) auquel l'Arabie saoudite s'est déjà convertie en 2009 en abandonnant le WTI. La divergence des cours entre les deux indices a culminé avec la crise égyptienne. Nous revenons sur la question pétrolière dans un autre chapitre de ce numéro du GEAB. Source : Bloomberg 10/02/2011
(8) Cette conférence, à l'instar du Forum de Davos, a un air délicieusement rétro. Les organisateurs et les participants semblent ne pas avoir réalisé que le monde auquel ils appartiennent a disparu, que leurs débats n'intéressent en fait plus personne dans le monde « réel » et que les nombreuses heures d'émissions qui leurs sont consacrées sur les chaines de télévision internationales sont la mesure inverse du très petit nombre de spectateurs qui les regardent. Avec plus de 1.500 participants américains et britanniques contre 58 latino-américains et moins de 500 asiatiques, Davos incarne indéniablement le forum typique du « monde d'avant la crise », confirmé par sa signature linguistique, le monolinguisme anglophone (même sur son site web). Monolinguisme ou multilinguisme constitue d'ailleurs selon LEAP/E2020 un premier critère très simple d'évaluation pour savoir si un projet ou une organisation à vocation internationale appartient plutôt au monde d'avant la crise ou au contraire est déjà en partie adaptée au monde d'après.
(9) A ce sujet, il faut lire le remarquable éditorial de Larry Derfner dans le Jerusalem Post du 09/02/2011.
(10) Washington a ainsi fait preuve d'une impréparation absolue, puis d'une indécision évidente, confirmant non seulement la fin de tout leadership américain au niveau international mais l'accélération d'un processus de paralysie du pouvoir central américain. Pour comprendre l'importance du phénomène, il faut garder en mémoire que l'Egypte est l'un des pays au monde qui est le plus directement financé et encadré par les Etats-Unis depuis la fin des années 1970. D'ailleurs, le New York Times du 12/02/2011 résume très bien la situation, tout en essayant de la présenter comme une stratégie alors qu'elle n'est qu'une absence de stratégie, en décrivant la gestion de la crise par Barack Obama comme étant du « straddle », une technique boursière consistant à essayer de se couvrir des deux côtés quand on sent qu'un événement important va arriver mais qu'on a aucune idée du sens qu'il va prendre. Au passage, l'article illustre le clivage entre « anciens » et « modernes » que cette crise a fait émerger au cœur du pouvoir US. Mais, nous revenons plus en détail sur tous ces aspects et leurs conséquences dans une autre partie de ce GEAB.
(11) Qui est un segment stratégiquement essentiel du « Mur Dollar », comme le « Mur de Berlin » l'était pour l'ensemble du « Rideau de Fer ».
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