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L’économie vénézuélienne est près de s’effondrer. La récession dure depuis trois ans, l’inflation dépasse les 700 % par an et l’extrême pauvreté gagne du terrain.

Venezuella Bankrun 23 11 2016
Soupe populaire à Caracas, le 17 septembre. © Henry Romero / Reuters / REUTERS

Pour une fois, les députés chavistes et leurs opposants échangent des arguments face-à-face, plutôt que des invectives à distance. L’Assemblée nationale, contrôlée par l’opposition de centre-gauche, a décidé de se pencher sur la crise économique et sociale qui ravage le Venezuela. Pour démontrer combien l’arrivée au pouvoir de l’ancien président Hugo Chavez (1999-2013) a bénéficié aux travailleurs, un de ses partisans brandit une infographie qui montre l’augmentation continue du salaire nominal. De son côté, l’économiste et député d’opposition José Guerra aligne sur l’écran de l’hémicycle les chiffres du salaire réel, dont le pouvoir d’achat a chuté de 30 % depuis trois ans. Le salaire minimum est désormais inférieur à celui de tous les autres pays de la région, y compris Haïti, quel que soit le taux de change utilisé.

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« Nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord sur le diagnostic de la situation », déplore le député Guerra, interrogé après cette séance du 8 novembre. Il y a pourtant urgence, car la récession dure depuis trois ans et le produit intérieur brut (PIB) vénézuélien devrait encore baisser de 10 % en 2016. L’inflation a dépassé les 700 % par an, ce qui explique la dévalorisation des salaires. « L’hyperinflation n’est pas un phénomène statique, mais un tsunami imparable », affirme Orlando Ochoa, économiste à l’Université catholique Andres-Bello, à Caracas. Selon le Fonds monétaire international (FMI), elle devrait atteindre 1 660 % en 2017.

Le contrôle des changes imposé depuis des lustres a débouché sur un différentiel catastrophique pour un pays qui doit importer tous les produits de consommation courante : le dollar s’échange à 2000 bolivars sur le marché parallèle pour une cotation officielle à 10 bolivars. Résultat, toutes les transactions importantes se font en dollars : immobilier, voitures, billets d’avion. Cette « dollarisation » atteint maintenant les aliments, le gouvernement ayant autorisé l’importation et la vente de denrées au prix du marché international pour pallier les pénuries.

Renégociation des dettes

La dette publique (45 % du PIB) est de 130 milliards de dollars (122 milliards d’euros). La moitié correspond aux dettes de l’entreprise pétrolière nationale PDVSA, au bord de la faillite. La production est tombée à 2 millions de barils jour (contre 3 millions en 1998). En dépit d’une première augmentation, l’essence est toujours vendue au prix, dérisoire, de 6 bolivars le litre. L’électricité est aussi quasiment gratuite, comme si l’Etat pouvait subventionner à perte la consommation d’énergie sous prétexte qu’il dispose d’immenses réserves de pétrole.

Malheureusement, PDVSA n’a pas assez investi dans la maintenance, la sécurité ou l’amélioration des installations, ce qui a réduit la productivité des puits traditionnels, tandis que les investisseurs étrangers suspendaient leur engagement sur la frange de l’Orénoque, la nouvelle frontière de l’or noir. Total, pratiquement en stand-by, a réduit son personnel au minimum. Si la chute des cours rend moins rentable l’exploitation des sables bitumineux de l’Orénoque, les incertitudes politiques et l’insécurité pèsent aussi beaucoup : « Aucune hausse du prix du baril n’est capable de stabiliser l’économie », soutient M. Ochoa.

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Caracas met un point d’honneur à régler ou à renégocier ses dettes, car un défaut conduirait à la saisie de ses avoirs à l’étranger, y compris les cargos, et entraînerait l’arrêt des exportations de brut. Or, sans les rentrées régulières de pétrodollars et sans son usage immodéré de la planche à billets, le gouvernement ne parviendrait pas à éviter l’effondrement économique.

« Les Vénézuéliens subissent un ajustement macroéconomique qui ne dit pas son nom, s’indigne José Guerra. Cela se traduit par la précarisation et l’appauvrissement de la population. Les gens ont faim, certains n’hésitent pas à faire les poubelles. La malnutrition et la perte de protéines ont d’ores et déjà des conséquences sur la taille et le poids des personnes. »

Les pénuries sont visibles à l’œil nu, puisque des queues se forment, sous bonne escorte policière pour éviter les débordements, devant chaque boulangerie ou magasin dès que la nouvelle d’un arrivage se répand. Cependant, la vente de produits à des prix « dollarisés » augmente les inégalités. Les familles dépensent 80 % de leurs revenus en alimentation. « La classe moyenne vit désormais comme des pauvres, tandis que les pauvres s’enfoncent dans l’extrême pauvreté », note Henkel Garcia, directeur du site Econometrica.

Effondrement de la production nationale

Une ménagère du quartier populaire La Candelaria décrit le résultat de ses courses : « Le poulet est à 2800 bolivars le kilo, le fromage à 5590, la viande hâchée à 3890, la farine pour faire des arepas [galettes de maïs] à 1800, le riz et les pâtes à 2000, le sucre à 3000, le café à 12.000 : comment je fais avec mon salaire de 90.000 bolivars ? » Le café est introuvable, alors qu’il figurait jadis parmi les exportations du Venezuela. Les expropriations et les prix régulés ont précipité, partout, l’effondrement de la production nationale.

Le député chaviste Julio Chaves admet « la faillite du modèle économique dépendant de la rente pétrolière », mais il en rejette la responsabilité sur le secteur privé et regrette qu’il n’y ait pas eu davantage de nationalisations. « Au pouvoir depuis dix-huit ans, ils n’assument jamais leur propre responsabilité, s’irrite José Guerra. La faute est toujours ailleurs, tantôt dans la chute du prix du pétrole, tantôt dans les entreprises privées qu’ils détestent. »

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De nombreuses firmes étrangères ont quitté le pays à la suite du moratoire partiel décrété sur la dette commerciale, qui les empêche de rapatrier des devises. Air France et Air Europa figurent parmi les dernières compagnies aériennes à desservir Caracas. Le BTP a laissé en plan de nombreux ouvrages, dont l’élargissement du métro de la capitale. Alstom souffre des difficultés du Brésilien Odebrecht, qui s’était vu attribuer des marchés sans appel d’offres. « C’est une pratique habituelle au Venezuela chaviste, un des Etats les plus corrompus de la planète », rappelle Mercedes de Freitas, qui dirige l’antenne locale de l’ONG Transparency International.

Les économistes de l’Université catholique et de l’opposition ont élaboré un plan de relance, mais doutent qu’il puisse être mis en œuvre sans alternance politique. Or le gouvernement de Nicolas Maduro refuse de voir que 80 % des Vénézuéliens le rendent responsable de leurs souffrances et souhaitent un changement. Il est même allé jusqu’à rejeter l’aide humanitaire proposée par l’organisation catholique Caritas et divers pays.

 

Paulo A. Paranagua (Caracas, envoyé spécial)
Journaliste au Monde

 

Source(s) : Le Monde.fr via Contributeur anonyme

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