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Dans un ouvrage, le politologue Brice Teinturier considère que le détachement vis-à-vis de la politique pèsera de manière déterminante sur la présidentielle.

Plus rien a foutre 21 02 2017
« Plus rien à faire, plus rien à foutre, la vraie crise de la démocratie », de Brice Teinturier, Ed. Robert Laffont,
198 pages, 18 €. DR

Tenter de déchiffrer la campagne présidentielle dans laquelle nous sommes engagés relève de la gageure, tant elle paraît décousue et confuse.

Dans le brouillard actuel, deux attitudes sont possibles. La première consiste à se raccrocher à la confrontation à l’œuvre entre les forces politiques dûment répertoriées : un Front national (FN) conquérant, une droite qui se voyait déjà victorieuse et qui se trouve déstabilisée par l’affaire Fillon, deux gauches antagonistes et un objet politique non encore identifié en la personne d’Emmanuel Macron.

Pour Brice Teinturier, cependant, cette grille d’analyse est obsolète et repose sur « une erreur d’optique fondamentale ». Car elle occulte l’émergence, depuis une dizaine d’années, d’une force qui, à ses yeux, pèsera de façon déterminante sur le scrutin à venir et sur les suivants.

La déception s’est installée

Cette force n’a pas de visage, mais le directeur général ­délégué de l’institut de sondages Ipsos lui a donné un nom : le « PRAF ». Traduction polie : « Plus rien à faire ». Ou, plus exaspérée : « Plus rien à foutre ». De quoi ? D’une parole publique démonétisée, de jeux politiques artificiels et tournant à vide, d’un système démocratique privé de sens et d’efficience.

Cette attitude a une histoire et des racines multiples. Pendant un quart de siècle, entre 1958 et 1982, les Français ont été des « croyants » de la politique : « On était passionnément gaulliste, communiste ou socialiste », rappelle l’auteur.

Durant un autre quart de siècle, entre 1982 et 2007, c’est la déception qui s’est installée : la promesse mitterrandienne de « changer la vie » s’est envolée, l’engagement chiraquien, en 1995, de réduire la « fracture sociale », aussi, et le FN a fait son miel de ces désillusions.

« Double rejet » d’une violence inédite

Depuis dix ans, c’est le PRAF qui s’est emparé des esprits. Du fait du changement de génération des principaux candidats (Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou), de leur énergie et de leur capacité d’innovation, l’élection de 2007 aurait pu ra­viver « une forte espérance dans la politique ».

Faute de résultats, notamment dans la guerre contre le chômage et la résolution des problèmes lancinants qui minent le pays, c’est l’inverse qui s’est produit. Le quinquennat sarkozyste, puis celui de François Hollande ont provoqué un « double rejet » d’une violence inédite dont on mesure les dégâts : d’une part, la progression « fulgurante » du FN, d’autre part, « une autre secousse souterraine mais tout aussi importante, la naissance dans l’opinion du “plus rien à faire” vis-à-vis de la politique ».

Le PRAF, souligne Teinturier, « ne se réduit pas à la défiance et ne se manifeste pas toujours par de la colère. Il est même souvent silencieux et presque invisible ». Mais le processus n’en est pas moins « extrêmement périlleux. Dans la déception, il y a encore de la relation. Dans le détachement, c’est la relation même qui, lentement, se décompose. Le divorce est alors consommé et la rupture définitive ».

Cohortes de dégoûtés et d’indifférents

Les enquêtes d’Ipsos sont, à cet égard, cruellement éclairantes. Quand on les interroge sur leur attitude envers la politique, 18 % des Français expriment un sentiment positif (passion, intérêt, espoir), mais sur les 82 % restants, 40 % parlent de déception, 13 % de colère, 20 % de dégoût et 9 % d’indifférence. Ces 29 % de « dégoûtés » ou d’« indifférents » constituent les gros bataillons des « prafistes ».

De même, dans des proportions similaires, 27 % des Français déclarent qu’ils étaient « dans le passé intéressés par la politique mais que c’est fini ». Enfin, à la question « Diriez-vous que le régime démocratique est irremplaçable, c’est le meilleur système possible, ou que d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie ? », 32 %, (en hausse de 8 points en trois ans) répondent que d’autres systèmes peuvent être aussi bons que la démocratie.

Bref, quel que soit l’indicateur retenu, entre le quart et le tiers des Français – plus souvent des employés, des ouvriers, des moins de 35 ans ou des moins diplômés, mais pas seulement – ont basculé dans le « prafisme ».

« Contre-cynisme »

Bien des facteurs y ont contribué. La réaction contre la « marchandisation » accélérée de la société et son corollaire, l’érosion de « valeurs communes » capables de « transcender l’individualisme » triomphant ; mais aussi « la crise de la vertu publique » et de l’exemplarité des dirigeants, dont les exemples récents ne manquent pas ; ou encore les mutations de l’information qui fragmentent l’audience, incitent à « l’indécence », à « l’insignifiance », au « racolage informationnel », ou favorisent le « dévoiement » des sondages d’opinion. Dans tous les cas, la PRAF attitude peut s’analyser par un « contre-cynisme », face au cynisme ambiant.

S’y ajoutent les dérèglements propres à l’action politique. La crise du résultat et de l’efficience du politique, déjà évoquée, et qu’aggravent la « vacuité du contenu » et les « rhétoriques stériles » du courage ou du pragmatisme.

La crise de la représentation aussi qui nourrit, chez les citoyens, le sentiment de n’être plus écouté. Ou encore l’illisibilité de la scène politique, brouillée par la superposition de trois clivages, gauche-droite, peuple-élites, ouvert-fermé.

Des causes qui expliquent, voire à certains égards légitiment, la PRAF attitude et qui en font, pour l’auteur, une « variable décisive » du résultat de la prochaine présidentielle. Mais qui ne dispensent pas de combattre ce mouvement de déréliction politique et démocratique, tant elle peut générer de « la révolte ou de multiples formes de repli, parmi les plus radicales ».

Au terme de cette analyse aussi sombre qu’acérée et lucide, la « reconquête des “prafistes” » apparaît comme un enjeu majeur du scrutin présidentiel. Et c’est loin d’être gagné.

« Plus rien à faire, plus rien à foutre, la vraie crise de la démocratie », de Brice Teinturier, Ed. Robert Laffont, 198 pages, 18 €.

 

Gérard Courtois
Journaliste au Monde

 

Source : Le Monde.fr

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