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La BCE veut accroître son programme de "quantitative easing". Mais cette monnaie créée est dirigée vers les banques, pas vers l'économie réelle. Il faut l'employer autrement.

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Il est loin le temps où l’ex-patron de la banque centrale américaine Ben Bernanke pouvait suggérer que le
meilleur moyen d’injecter de la monnaie dans l’économie serait de “lâcher des billets de banque par hélicoptère”
Jaubert/Sipa

Face à l’atonie de l’économie européenne, aux risques venus de mauvais vents chinois, le président de la BCE Mario Draghi a décidé cette semaine de forcer les doses de "QE". Le QE (prononcer Kiou-i), ou "Quantitative easing", est une tentative de faire tourner cette bonne vieille planche à billet. Il s'agit pour la Banque centrale de créer de la monnaie, sous forme électronique, pour acheter aux banques des titres obligataires en leur possession : des bons du trésor, par exemple. L’idée étant que les banques investiront ensuite cet argent frais dans l’économie.

Actuellement, la BCE injecte ainsi 60 milliards d’euros par mois dans l’économie de la zone euro. Mais sans réussir jusque-là à relancer l’activité. Les banques expliquent qu'elles n'ont pas suffisamment de demandes sérieuses de prêts. L'argent créé par la BCE n'est pas pour autant perdu pour tout le monde : les banques le placent. Les cours des bourses et d'autres actifs montent, au plus grand bonheur de leurs détenteurs, qui ne sont pas les citoyens les plus pauvres.

Mario Draghi compte faire passer la dose de QE, dès décembre, à plus de 75 milliards par mois. Mais il n’y a guère de raisons pour que les banques soient plus allantes qu'aujourd'hui et que cette monnaie sera dirigée vers l'investissement productif.

Le grand tabou

On peut donc se demander pourquoi la BCE s’obstine à passer par les banques privées pour injecter cette monnaie dans les circuits… Ne serait-il pas plus simple et plus efficace de distribuer directement cette monnaie aux acteurs de l’économie ? Mais l'on touche, avec cette question, au plus grand tabou de la politique économique : très rares sont les gens "sérieux"  qui se risquent à la poser.

Créer de la monnaie pour soutenir directement l’économie est en effet très mal vu dans les cercles économiques depuis les années 1980, une époque où l’on luttait bec et ongles contre l’inflation. De même qu’on ne laisse pas la crème à la garde du chat, pensait-on alors, il est trop dangereux de laisser la monnaie à la garde des Etats. Dans la vision orthodoxe de l'économie seules les banques privées sont légitimes pour créer de la monnaie, via les crédits ; les banques centrales doivent assurer la liquidité du marché interbancaire, point barre.

Lâcher la monnaie par hélicoptère

Les banques centrales continuent certes de taper dans le pot de crème, pour tenter de contrer les crises, mais elles enrobent ces mesures dans un brouillard technique et verbal le plus épais possible. Chapeau, au passage, au technocrate anonyme qui a le premier trouvé la formule de "quantitative easing" ! L'obscur jargon joue ici le même rôle que l'illisible écriture des médecins : il permet d'éloigner le malade des décisions prises. Tout est sous contrôle, brave gens, laissez donc faire les banques centrales indépendantes et l’essaim de banques privées qui butinent autour. 

Il est loin le temps où les experts pouvaient suggérer, à l’instar de l’ex-patron de la banque centrale américaine Ben Bernanke, que le meilleur moyen d’injecter de la monnaie dans l’économie serait de “lâcher des billets de banque par hélicoptère” : cet argent irait en effet directement aux ménages et aux entreprises, et donc à la consommation et à l’investissement. 

Il est pourtant temps de changer d'approche et de repenser la création monétaire, notamment en Europe. Et donc, de se poser des questions basiques : pourquoi a-t-on laissé les banques privées assurer, certes sous contrôle des banques centrales, 97% de la création monétaire sous forme de crédits ? Ne serait-il pas plus efficace de laisser les banques centrales créer l'essentiel de cette monnaie, en finançant directement l'investissement ?

Pour un QE du peuple

Certains spécialistes ou politiciens commencent à discuter de ces sujets. C’est le cas de l’ancien ministre grec Yanis Varoufakis, qui suggère de mettre le QE au service des jeunes entreprises. C’est le cas du nouveau leader travailliste anglais Jeremy Corbyn, qui a provoqué la "consternation" en proposant de mettre le QE au service du logement et de la transition énergétique.

 C’est aussi le cas d’Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI. Au début du mois, lors d’un discours devant la Cass Business School, à Londres, ce dernier a suggéré que si l’on dirigeait le quantitative easing vers l’achat de biens réels (on parle alors de “People's QE”), ce serait probablement plus efficace pour lutter contre les crises :

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Concrètement, a-t-il expliqué la banque centrale pourrait financer des projets d’infrastructures lancés par les gouvernements. On aurait dû avoir ce débat pendant la crise financière déclenchée en 2008, a-t-il ajouté.

Il n’est pas trop tard pour ouvrir ce débat. Les centaines de milliards d'euros distribués par la BCE pourraient, s'ils étaient mieux dirigés, vraiment changer la donne économique. La création monétaire est un outil trop puissant pour être exclu du champ démocratique, trop important pour être confisqué par le monde de la banque.

Pascal Riché

 

Source : Tempsreel.nouvelobs.com

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