Nuits de colère en Thaïlande

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Après les violences de jeudi, l'armée thaïlandaise et les manifestants semblent tentés par l'apaisement. 

Juché sur une barricade de fortune faite de jardinières de béton, de pneus et de bambous affûtés, Somchai Wongwan, un as du lance-pierre, s'exclame : «C'est comme à la fête foraine.»

Au rythme entraînant du luk thung, la musique des campagnes thaïlandaises, le costaud venu de l'Isaan, le Nord-Est déshérité, ajuste ses écrous et ses billes et vise un groupe d'excités qui s'égosillent : «Rentre chez toi péquenaud», «Buffles, rendez-nous notre ville».

La nuit venue, Bangkok se livre à un jeu de massacre sanglant. Où «chemises rouges», paysans, ouvriers et défavorisés nostalgiques de l'ancien premier ministre Thaksin Shinawatra ainsi que «sans couleurs», manifestants progouvernementaux, se font face de part et d'autre de l'avenue Rama-IV, s'invectivent et échangent des projectiles divers. Depuis la passerelle du métro aérien, des centaines de militaires, armés de fusils d'assaut, observent ce petit monde à la jumelle comme sur une ligne de front. Et les hélicoptères font des passages incessants.

Compromis 

Les nuits de colère en plein quartier financier de la capitale ont fait craindre un glissement vers l'anarchie. Mais les tensions se sont un peu apaisées vendredi matin. La police a réussi à persuader les chemises rouges de reculer leur barricade d'une centaine de mètres, ce qui permet d'éviter un contact direct entre les factions rivales.

Après les attaques à la grenade de la nuit de jeudi, qui ont fait un mort et 88 blessés et le ton alarmiste utilisé par la presse locale promettant la guerre civile, l'opposition qui manifeste depuis six semaines dans le quartier commercial huppé de Bangkok a offert, vendredi, un compromis au gouvernement : elle propose une dissolution du Parlement dans les trente jours et non plus immédiatement, comme elle le réclamait.

Autre signe d'apaisement : le chef de l'armée thaïlandaise, Anupong Paochinda, a déclaré lors d'une réunion de l'état-major qu'il n'y aurait pas de répression contre les manifestants barricadés derrière les herses de bambous. Le porte-parole de l'armée avait pourtant laissé entendre qu'une intervention était «imminente» et promettait aux contestataires «chaos et balles perdues». Le général en fin de carrière a, lui, estimé que toute tentative de dispersion des opposants risquait d'enflammer la situation.

Bien sûr, les questions de fond ne sont pas réglées. «La Thaïlande reste une société malade de ses divisions», explique Sanitsuda Ekachai, éditorialiste du Bangkok Post. La hargne des «sans couleurs», un groupe de manifestants progouvernementaux se disant de simples habitants de Bangkok lassés par la crise politique et les perturbations qu'elle engendre pour leur vie quotidienne, en est un exemple frappant. Après l'explosion des grenades, ils se sont mis à traquer et lyncher de pauvres hères qu'ils suspectaient d'être «rouges».

Pavin Chachavalpongpun, chercheur à l'institut des études sur le Sud-Est asiatique de Singapour, estime que l'implosion guette toujours la Thaïlande, dévorée par le démon identitaire. «La Thaïlande a longtemps vécu dans un monde fantasmagorique où un idéal de perfection masquait des inégalités criantes et le clivage de la société», explique-t-il. En élaborant le concept du «pays du sourire», un pays où les citoyens affichaient le bonheur garanti par l'autorité bienveillante de Bangkok, «l'establishment politique maintenait sa domination et s'assurait l'obéissance du peuple». Avec ses programmes populistes, le premier ministre Thaksin Shinawatra a redistribué la donne. Les khon ban nok, les villageois, «ont pris conscience que le sens de l'identité nationale ne peut plus être dicté par l'État».

Officiers renégats 

Derrière l'énigme des auteurs des attentats à la grenade se cache la question de l'unité dans les rangs de l'armée. Comme pour les 44 autres attaques depuis le début des manifestations, personne n'a été arrêté. Et si le pouvoir affirme que les grenades ont été lancées depuis la zone contrôlée par les «rouges», les manifestants nient. Elles pourraient tout aussi bien être le fait d'officiers renégats pressés d'en découdre ou mis sur la touche dans le jeu des promotions.

Enfin, la Thaïlande, qui s'est toujours tournée vers son roi en temps de crise, découvre aussi qu'«il n'y a plus de force capable de refréner les haines», estime Sanitsuda Ekachai, éditorialiste au Bangkok Post. Utilisée à tort et à travers, l'institution royale ne peut plus jouer ce rôle. «Pour faire de Thaksin un démon, les “jaunes” ont trop tiré sur la corde du nationalisme ultraroyaliste. Et en attribuant tous les maux du pays à l'amart, l'aristocratie, les “rouges”, avec leurs théories de conspiration, leurs mensonges et leurs insultes, ont insufflé la haine chez leurs supporteurs.»



Source : Le Figaro



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