Le cinquième jour d'audience du procès en appel de Jérôme Kerviel s'est tenu jeudi. Pour la première fois, la défense a su marquer des points, selon notre blogueuse associée Aliocha, qui était présente au palais de Justice. Grâce au témoignage mystérieux de Philippe Houbé, l'avocat David Koubbi est parvenu à ranimer le doute : comment la banque a-t-elle pu ignorer les opérations du trader ?
Sixième jour d'audience

Palais de justice, jeudi 14 juin, 10 heures : C’est l’affluence médiatique des grands jours au palais de justice. Et pour cause : on attend le témoin de la défense, ce mystérieux salarié d’une filiale de la Société générale qui a le courage de témoigner pour Jérôme Kerviel et dont on espère bien qu’il sera l’événement de la journée. Les bancs de la presse, désertés ces derniers temps, sont pleins à craquer. Les mines des nouveaux venus sont attentives.
Las ! L’audition de Maxime Kahn, le trader qui a débouclé les positions de Kerviel à compter du 21 janvier s’éternise. L’homme qui avoue toucher des millions de bonus n’a l’air de rien dans son petit costume sombre qui ne ressemble même pas à celui d’un trader. Son témoignage est inaudible, le vocabulaire qu’il utilise incompréhensible. Les chroniqueurs judiciaires attendent patiemment, ils ont pris l’habitude de ces longueurs qu’un cinéaste de talent s’empresserait de couper. D’ailleurs il y en a un dans la salle, Christophe Barratier, l’auteur des Choristes. Il fait preuve d’une assiduité qui suscite la curiosité. Aurait-il un projet de film sur l’affaire, sur les traders ? La presse de son et d’image s’impatiente : elle réclame son événement, celui qu’on lui a promis ! Un confrère de France Télévision me lance un regard de détresse auquel je réponds dans un murmure : «Bienvenue dans le monde de la finance ! »
Lorsque le témoin apparaît
A l’évidence, cet homme qui gagne 2000 euros mensuels avec vingt ans d’ancienneté aime son entreprise. Il y a même quelque chose d’émouvant dans le caractère surané de son attachement à la Société générale. On songe à ces ouvriers de l’industrie qui ont voué leur vie à leur usine, à moins que ce soit elle qui la leur ait volée…
La presse télé et radio salive, il y a de l’humain. Prudents, les chroniqueurs habituels attendent de voir. Pas longtemps. Déjà, la discussion s’engage sur le terrain technique. Les visages dans le public s’affaissent, de nouveau on n’y comprend rien. On retiendra que le salarié du back office de Fimat, fidèle et dévoué au groupe, mais ulcéré par ceux qui le dirigent, vient mettre de l’eau au moulin de tous ceux qui pensent que la banque ne pouvait pas ignorer ce que faisait son trader. Les manipulations de Kerviel ? Des bidouillages d’amateurs qui ne tromperaient pas un aveugle. Or Philippe Houbé, lui, avec ses grosses lunettes, il voit clair, comme tous les autres salariés du back office d’ailleurs. Les milliards volent dans la salle et voici que les convictions chancèlent. Le témoin est également convaincu qu’on a chargé Kerviel lors du débouclage. Il énonce des numéros de compte, évoque des incohérences, nourrit là encore le doute. La présidente appelle Claire Dumas à la barre, elle rectifie le tir, engage la bataille de chiffres, cherche avec le témoin un terrain d’entente susceptible d’éclaircir les mystères qu’il évoque.
«MADAME LA PRESIDENTE, J'AIMERAIS BIEN QU'ON ARRÊTE DE SE DISPERSER !»
Lui, le modeste comptable aurait vu ce que les grands chefs, tous anciens traders ne voyaient pas ? Allons donc ! Il s’accroche, secoue la tête, s’irrite, échange des regards ulcérés avec Jérôme Kerviel et David Koubbi, pousse des exclamations tandis que la banque parle, au point que la présidente le rappelle à l’ordre. Jusqu’à ce que les avocats commencent eux-mêmes à se chamailler sur un problème de date en français ou en anglais, ce qui modifie la donne puisque les jours et les mois n’occupent pas la même place selon le système utilisé. Jean Veil finit par admettre qu’il a confondu. David Koubbi lève les bras au ciel et s’écrie avec une insolence victorieuse : «Jean Veil s’est trompé !». Toujours à la barre, Philippe Houbé rappelle tout le monde à l’ordre : «Madame la présidente, j’aimerais bien qu’on arrête de se disperser !» Mireille Filippini, qui exerce habituellement son rôle de police d’audience avec une autorité sans faille, s’était elle-même laissé déborder. Elle félicite le témoin de son intervention. On songe que l’homme appartient bien à la Société Générale. Dans cette enceinte qui devrait l’impressionner, il a certes les mains qui tremblent un peu, mais il explique, tranche, analyse, conteste. Pour un peu, il dirigerait les débats.
La lettre anonyme produite par la défense laissait planer un doute sur la santé mentale de ce témoin sorti de nulle part. Ses fautes d’orthographe inquiétaient, sa théorie de la manipulation ne plaidait guère en sa faveur. Apparemment, tout le monde s’est trompé, cet homme-là a toute sa tête et de vrais arguments à développer. Hélas, il n’a justement que des arguments, des calculs qu’il a fait lui-même, des certitudes issues de son expérience… Son témoignage sent la vieille rancœur des humbles à l’égard des puissants. L’attention méticuleuse qu’il porte aux chiffres et sa foi dans la performance des systèmes incitent à penser que, peut-être, il a une mauvaise vue d’ensemble à regarder les choses de trop près. De fait, son témoignage aurait pu faire basculer le procès, il ne l’a fait que légèrement chanceler. Pour la défense, c’est déjà ça de gagné. La partie civile la met en veilleuse, promet d’apporter des pièces, danse d’un pied sur l’autre. Ses avocats ont adopté la posture des ramasseurs de balles à Roland Garros. Ils sont prêt à bondir, mais aucune ne tombe. Avec ce témoin, David Koubbi est parvenu à occuper l’espace et à ranimer le doute fondateur : comment la banque a-t-elle pu ignorer que son trader a investi durant plus d’un an 110 milliards ?
Un risque mortel
Jean-François Le Petit fait son entrée. C’est un témoin cité par l’avocat général. Retraité, l’homme collectionne titres et fonctions. Ancien trader, ancien banquier, ancien président du gendarme de la Bourse, du conseil national de la comptabilité et d’un tas d’autre chose. A croire qu’il en a fait un jeu. Aujourd’hui, il est administrateur de BNP Paribas, l’ennemie jurée de Socgen. C’est un homme compétent et respecté. Le risque, c’est le cœur de l’activité de banquier, explique-t-il. Mais qui dit risque, dit limite. Il s’agit de prendre des risques mesurés, car l’exercice consiste à gagner de l’argent. Le témoin valide la réaction de la banque : un risque pareil, c’est mortel, il ne faut pas attendre une seconde pour dénouer une telle position. Et il faut le faire dans le secret absolu. «Si les hedge funds apprennent que vous avez une énorme position à dénouer, ils jouent contre vous et c’est la mort assurée.»
On apprend qu’il a été l’un des premiers à embaucher des diplômés de grandes écoles dans sa salle de marché, précisément par souci de sécurité. Lui ne voulait pas de gens issus des fonctions support parmi ses traders. Il n’a sans doute pas tort, on imagine mal un polytechnicien faire sauter le système… Jean-François Lepetit a lu le livre de Jérôme Kerviel, mais il confie n’avoir toujours pas compris comment un homme seul pouvait supporter l’idée d’avoir gagné 1,4 milliard. «Il faut être somnanbule, c’est considérable car cela n’a plus rien à voir avec le résultat d’un trader…» David Koubbi arrive à lui faire admettre qu’il n’existe pas de rogue trader gagnant. En clair, quand un trader rapporte, on lui pardonne volontiers ses dépassements, éventuellement on le licencie, c’est quand il perd qu’on l’envoie en prison. L’argument vient nourrir la théorie de la défense : on reproche à Jérôme Kerviel le délit de très grande vitesse, sa faute n’est pas d’avoir enfreint les règles, mais d’avoir joué trop gros et d’avoir perdu.
Des enregistrements trafiqués ?
Retrouvez Aliocha sur son blog et découvrez son livre : Kerviel : enquête sur un séisme financier, éditions Eyrolles, 297 pp., 18 euros. Vous aimez ce que vous lisez ? Notre travail est gratuit et indépendant, mais il a un coût. Vous pouvez nous soutenir librement grâce à un don via Tipeee ou PayPal. Si vous ne pouvez pas nous aider financièrement (ce que je peux comprendre parfaitement), vous pouvez partager les articles sur vos réseaux sociaux, et parler du site autour de vous. Merci à celles et ceux qui rendent tout cela possible.
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