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Noam Chomsky 11 05 2014

La ligne rouge américaine est fermement placée aux frontières avec la Russie… et l’annexion de la Crimée l’a franchie.

Le 3 mai 2014

La crise Ukrainienne actuelle est grave et menaçante, à tel point que certains commentateurs la comparent même à la crise des missiles de Cuba en 1962.

Le chroniqueur Thanassis Cambanis résume la question centrale succinctement dans The Boston Globe [NdT : grand quotidien édité par le même groupe de presse que le New York Times] : « L’annexion par [le président Vladimir] Poutine de la Crimée est une rupture de l’ordre sur lequel l’Amérique et ses alliés s’appuyaient depuis la fin de la guerre froide, à savoir, celui dans lequel les grandes puissances ne pourraient intervenir militairement que lorsqu’elles auraient un consensus international de leur côté, ou à défaut, quand elles ne franchiraient pas les lignes rouges d’une puissance rivale.»

Le crime international le plus extrême de cette époque; l’invasion par les États-Unis/Grande Bretagne de l’Irak, n’était donc pas une rupture dans l’ordre mondial – car, après avoir échoué à obtenir un soutien international, les agresseurs n’ont pas franchi les lignes rouges russes ou chinoises.
En revanche, la prise de contrôle par Poutine de la Crimée et ses ambitions en Ukraine ont  traversé les lignes rouges américaines.

Par conséquent, «Obama s’emploie à isoler la Russie de Poutine en coupant ses liens économiques et politiques avec le monde extérieur, limitant ses ambitions expansionnistes dans son propre voisinage et en fait de manière efficace un Etat paria», rapporte Peter Baker dans le New York Times.

Les lignes rouges américaines, en clair, sont fermement placées aux frontières de la Russie. Par conséquent les ambitions russes « dans leur propre quartier » violent l’ordre mondial et créent des crises.

L’affaire se généralise. D’autres pays sont parfois autorisés à avoir des lignes rouges à leurs frontières (où sont également situées les lignes rouges des États-Unis). Mais pas l’Irak, par exemple. Ni l’Iran, que les États-Unis menacent sans cesse d’attaques [militaires] (« aucune option n’a été retirée de la table »).

De telles menaces violent non seulement la Charte des Nations Unies, mais aussi la résolution de l’Assemblée générale condamnant la Russie que les États-Unis viennent de signer. La résolution débute en soulignant l’interdiction dans la Charte des Nations Unies de « la menace ou l’emploi de la force » dans les affaires internationales [1].

La crise des missiles de Cuba a aussi révélé les lignes rouges des grandes puissances. Le monde a été dangereusement proche de la guerre nucléaire, lorsque le président Kennedy a rejeté l’offre de M. Khrouchtchev de mettre fin à la crise par retrait simultané et public des missiles soviétiques de Cuba et des missiles américains de Turquie. (Les missiles américains avaient déjà été prévus pour être remplacés par des missiles sous-marins Polaris [NdT: l’UGM27-Polaris est un missile nucléaire tactique mer-sol], qui constituaient une partie de l’énorme système de menace visant à la destruction de la Russie).

Dans ce cas aussi, les lignes rouges des États-Unis étaient aux frontières de la Russie, et cela a été accepté par tout le monde.

L’invasion américaine de l’Indochine, comme l’invasion de l’Irak, n’a pas traversé de ligne rouge, comme de nombreux autres agissements dommageables des États-Unis à travers le monde. Pour revenir sur le point crucial : les adversaires sont parfois autorisés à avoir des lignes rouges; mais à leurs frontières; où sont également situées les lignes rouges de l’Amérique. Si un adversaire a des « ambitions expansionnistes dans son propre quartier »,  traversant les lignes rouges des États-Unis, le monde fait alors face à une crise.

Dans le numéro actuel de la revue Harvard-MIT « Sécurité Internationale », le professeur à l’Université d’Oxford Yuen Foong Khong explique qu’il y a « une longue tradition dans la pensée stratégique américaine : les administrations successives ont souligné que l’intérêt vital des États-Unis est d’empêcher une force hégémonique hostile de dominer une des principales régions du monde » [2].

En outre, il est généralement admis que les États-Unis doivent « maintenir leur prédominance », parce que « c’est l’hégémonie américaine qui a maintenu la paix et la stabilité régionale », ce dernier terme technique se référant à la subordination aux exigences américaines.

Il se trouve que la plupart des pays pensent différemment et considèrent les États-Unis comme un « État voyou » et « la plus grande menace pour la paix mondiale », sans aucun concurrent, même proche dans les sondages. Mais qu’est-ce que le monde en sait ?

L’article de Khong concerne la crise en Asie, provoquée par l’émergence de la Chine, qui devient la « puissance économique principale en Asie » et qui, comme la Russie, a des « ambitions expansionnistes dans son propre quartier », traversant ainsi des lignes rouges américaines.

Le but du récent voyage en Asie du président Obama était de rappeler la « longue tradition », en langage diplomatique.

La condamnation occidentale quasi-unanime de Poutine comprend le « discours émouvant » dans lequel il se plaignait amèrement de ce que les États-Unis et ses alliés « nous avaient trompés encore et encore, pris des décisions dans notre dos, nous amenant devant le fait accompli de l’élargissement de l’OTAN à l’Est, avec le déploiement d’infrastructures militaires à nos frontières. Ils nous ont toujours dit la même chose : « Eh bien, cela ne vous regarde pas».»

Les plaintes de Poutine sont factuellement exactes. Lorsque le président Gorbatchev a accepté l’unification de l’Allemagne dans le cadre de l’OTAN – une concession surprenante à la lumière de l’histoire, il y avait un quiproquo. Washington donna son accord pour que l’OTAN ne s’étende pas « d’un pouce vers l’Est », en référence à l’Allemagne de l’Est.

La promesse a été immédiatement rompue, et quand Gorbatchev s’est plaint, il a été informé que ce n’était qu’une promesse verbale, sans aucune valeur.

Le président Clinton a procédé à l’élargissement de l’OTAN beaucoup plus loin à l’Est, aux frontières de la Russie. Aujourd’hui, il y a même des appels à étendre l’OTAN à l’Ukraine, au plus profond du « quartier » historique Russe. Mais cela « ne concerne pas » les Russes, car la responsabilité de « maintenir la paix et la stabilité » exige que des lignes rouges américaines soient aux frontières de la Russie.

L’annexion par la Russie de la Crimée aurait été un acte illégal, en violation du droit international et des traités concernés. Il n’est pas facile de trouver quelque chose de comparable au cours des dernières années – l’invasion de l’Irak était un crime bien plus grand.

Mais un exemple comparable vient à l’esprit : le contrôle américain de la baie de Guantanamo, au sud-est de Cuba. Guantanamo a été arrachée à Cuba par la force des armes en 1903 et n’a pas été dessaisie malgré les demandes de Cuba depuis l’obtention de son indépendance en 1959.

Pour en être sûr, la Russie a un dossier beaucoup plus solide. Même en dehors du soutien interne fort en faveur de l’annexion, la Crimée est historiquement russe; elle contient le seul port en eau chaude [NdT: port dont l’eau ne gèle pas en Hiver] de la Russie, l’hébergement de la flotte Russe, et a une énorme importance stratégique. Les États-Unis n’ont aucun droit à Guantanamo, autre que son monopole de la force.

Une raison pour laquelle les États-Unis refusent de rendre Guantanamo à Cuba, sans doute, est que c’est un port important et que le contrôle américain de la région entrave gravement le développement de Cuba. C’est un objectif politique majeur des États-Unis depuis 50 ans, y compris en usant du terrorisme à grande échelle et de la guerre économique [3].

Les États-Unis prétendent qu’ils sont indignés par les violations des droits de l’Homme à Cuba, passant sous silence que les pires de ces violations ont lieu à Guantanamo ; que les charges valables contre Cuba ne sont pas à comparer avec les pratiques habituelles des clients latino-américains de Washington [4] ; et que Cuba a été sous une sévère et implacable attaque américaine depuis son indépendance.

Mais rien de tout cela ne franchit les lignes rouges de qui que ce soit et ne provoque de crise. Cela tombe simplement dans la catégorie des invasions américaines de l’Indochine et de l’Irak, du renversement de régimes parlementaires légitimes et leur remplacement par les pires dictateurs, et finalement cela vient un peu plus grossir notre ignoble dossier d’autres exercices de « maintien de la paix et de la stabilité ». 

© 2014 Noam Chomsky distribué par The New York Times Syndicate 

Traduction Surya pour le blog www.les-crises.fr

[1] http://www.un.org/News/Press/docs/2014/ga11493.doc.htm

[2] Voir la doctrine Wolfowitz en note de bas de page du billet http://www.les-crises.fr/traduction-exclusive-washington-cherche-la-mise-a-mort-de-la-russie-par-paul-craig-roberts/   ou http://en.wikipedia.org/wiki/Wolfowitz_Doctrine  ainsi que Le Grand Echiquier de Zbigniew Brzezinski sur le rôle de l’Eurasie dans la lutte pour la domination mondiale

[3] http://www.chomsky.info/books/hegemony02.htm

[4] Voir les nombreuses intervention américaines de déstabilisation en Amérique du Sud entre les années 50 et la fin des années 80 au Guatemala, Nicaragua, Equateur, Brésil, Chili, Uruguay, Salvador, Honduras (liste non exhaustive)

 

Source : Les-crises.fr

Information complémentaire :

Crashdebug.fr : EN DIRECT. Ukraine : près de 89% de « oui » à l'indépendance à Donetsk...

 

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