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Kerviel

"Un somnambule dans un champ de tir" voici comment est résumée l'histoire de Jérôme Kerviel, qui a seulement fait son travail, et essayé de gagner de l'argent pour la Société générale. S'il avait gagné, comme pour les membres de "delta one", on n'aurait jamais entendu parler de lui...

par Thierry Lévêque

PARIS (Reuters) - Le procès de Jérôme Kerviel a confirmé les charges pesant sur l'ancien trader de la Société générale mais a fourni une image troublante des salles de marchés, univers peuplé d'hommes surmenés où les contrôles semblent faibles au regard de risques gigantesques en jeu.

Pendant trois semaines d'audience, plusieurs acteurs du monde de la finance et des témoins extérieurs ont admis qu'il n'était pas possible d'exclure une nouvelle catastrophe de trading, et donc une potentielle explosion bancaire.

"Tous coupables", a ainsi lancé à la barre l'universitaire parisienne Catherine Lubochinsky. Elle a estimé le 17 juin que les incidents de trading que les banques qualifient de "rogue" (dévoyé, considéré comme escroquerie) sont fréquemment cachés et arrangés par un départ à l'amiable des personnes concernées.

"Au bout de quelques zéros, on ne fait plus vraiment la différence. Il peut y avoir tout d'un coup un excès de confiance, du même genre que celui du délinquant qui ne se fait pas prendre et va recommencer", a dit cette animatrice d'un master en finances à Paris, évoquant le taux de testostérone élevé des traders révélé par des études scientifiques.

Le desk "Delta One", où travaillait Jérôme Kerviel, a en effet laissé une image inquiétante dans les témoignages.

Eric Cordelle, ingénieur propulsé à sa tête en 2007, a avoué qu'il ne comprenait rien au jargon des traders qu'il était censé contrôler. On parle franglais, "forwards", "futures", on traite des "warrants" "turbo" ou finnois, on parle avec les "front, back et middle office", on fait un "put", on est "short", on est "market-maker" au contraire d'arbitragiste.

Dans ce monde, des jeunes gens bien payés travaillent de l'aube à la nuit devant six écrans et avec un casque sur la tête pour passer leurs coups de téléphone.

"SOMNAMBULE DANS UN CHAMP DE TIR"

De temps en temps, ils lèvent les bras, poussent des cris de victoire. Ils se délassent par des parties de ping-pong mais ne prennent jamais de vacances, a dit Eric Cordelle.

"Ça arrange bien tout le monde", a-t-il expliqué.

Quand on se casse le nez par accident, comme c'est arrivé à l'un d'entre eux, on revient le lendemain au travail car "on ne peut pas faire autrement", a-t-il ajouté.

Dans des suites de palaces, les concurrents de la SocGen faisaient passer des entretiens à Jérôme Kerviel et ses amis pour tenter de les débaucher à prix d'or, a rappelé le parquet.

Les volumes traités sont tels qu'ils en deviennent abstraits : 2300 milliards en 2007 pour la Société générale sur les "futures" (contrats à terme), a dit à la barre la commissaire aux comptes Isabelle Santenac, et jusqu'à 80 milliards de trésorerie par jour.

Dans cet univers, personne ne voit plus les milliards passer, et un milliard d'euros de trésorerie pour un seul homme n'est pas anormal, a dit Claire Dumas, de la Société générale.

Personne ne regarde vraiment non plus les systèmes informatiques multiples et complexes qui permettent en théorie de suivre le fonctionnement de la salle de marchés, comme la base de données "Eliott", chère à la défense de Jérôme Kerviel.

On pouvait en théorie y voir "en trois clics" ce que faisait le trader, a souligné Me Olivier Metzner. "Je ne m'en servais jamais", a cependant reconnu Eric Cordelle.

Des centaines de courriels sont échangés chaque jour, mais personne ne lit plus grand-chose en détail.

La hiérarchie de "Delta One" a raconté à la barre avoir répondu presque distraitement aux alertes d'Eurex, le marché allemand des produits dérivés, avec force jargon et pièces jointes. Le jargon, Jérôme Kerviel a admis l'avoir utilisé avec succès pour tromper les employés administratifs.

"Dans ce monde, qui est Jérôme Kerviel ?", s'est demandé le tribunal à haute voix.

"Un somnambule dans un champ de tir", a dit Jean-François Lepetit, ancien président de la Commission des opérations de bourse (COB). Un fou, ont suggéré les avocats de la Société générale.

Le parquet le voit en "Mme Bovary" des marchés, quelqu'un qui aurait voulu pimenter son existence par des sensations fortes. Pour la défense, "il n'y a pas de mystère". "Je suis quelqu'un qui a voulu faire son travail du mieux possible et faire gagner de l'argent à la banque", a conclu Jérôme Kerviel.

Edité par Yves Clarisse


Source : Reuters

Informations complémentaires :

Nord-éclair : Jugement en octobre pour la « créature » de la Générale
Libération :
«Kerviel n’est que la créature de la Société générale»
L'Express :
Le procès Kerviel a confronté la finance à elle-même

 

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