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Après Jovanovic, ce billet de Mecanopolis permet au moins de tracer les pistes d'un futur possible, terminons sur un note d'optimisme...

« Une économie sociale raisonnable doit être au service de la vie. Par conséquent les hommes devraient être au centre de la logique économique. »

Selon Karen Horn*, les économistes néoclassiques des dernières décennies ont cessé de se référer à ces fondements et ont « développé des modèles qui n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité ». Elle cite comme exemple capital « l’hypothèse de l’homo economicus, qui réduit les décisions à des calculs d’utilité et d’optimisation égoïste ». « Dans le courant principal de l’économie », elle reconnaît ce « modèle ahistorique et éloigné de la réalité » et des approches « trompeuses qui provoquent des dégâts ». Elle en conclut qu’« il s’agit d’appeler, dans le sillage des économistes de l’Ecole de Fribourg, à un changement d’attitude mentale. »

Karl1

Elle s’oppose à l’affirmation selon laquelle l’économie doit être libérée des jugements de valeur et demande une réorientation vers les penseurs des Lumières écossais du XVIIIe siècle, avant tout Adam Smith, dont les réflexions éthiques ont été totalement occultées au cours des dernières décennies. Adam Smith n’a absolument pas posé l’hypothèse de l’«homo economicus», mais d’individus qui, grâce à leur empathie à l’égard de leur prochain, peuvent et doivent élaborer des conceptions morales communes. Pour Adam Smith, a déclaré Karen Horn, «la prospérité naît du processus d’échanges qui garantit la réciprocité.» Et on ne peut pas la réduire au phénomène de l’offre et de la demande. Il s’agit plutôt d’actions communes reposant sur des valeurs communes et dont la satisfaction des besoins matériels n’est qu’un aspect. Suivant Adam Smith, Karen Horn demande de «se préoccuper davantage, à l’avenir, de ce qui résulte des actions communes des hommes»; elle cite en exemple l’approche d’Elinor Ostrom (cf. Horizons et débats no 11 du 22 mars) et donne une nouvelle définition de l’économie: c’est «la science de l’homme en tant qu’animal social, la science des actions communes, du constant rassemblement en vue d’un objectif commun».

Karen Horn a terminé son discours en disant que l’économiste de l’avenir ne doit plus être un «scientifique gagne-pain» incapable de vision d’ensemble mais une «tête philosophique»: «La tête philosophique embrasse la totalité des connaissances, elle cherche à savoir ce qui constitue la cohésion du monde».

Elle a repris la distinction que faisait Friedrich Schiller dans sa leçon inaugurale à l’Université d’Iena. Dans une contribution de la revue Forschung & Lehre (www.forschung-und-lehre.de/archiv/05-02/grigat.html), elle oppose clairement ces deux notions: «Le scientifique gagne-pain s’applique à répondre aux exigences de sa profession, sans plus. Il écarte tout ce qui ne sert pas à atteindre cet objectif. Il est tout de suite inquiet lorsqu’une nouveauté se fait jour en sciences qui remet en cause son savoir et son travail passé. Toutes les nouveautés l’effraient parce qu’elles détruisent quelque chose d’antérieur. C’est pourquoi il croit, dans sa variante actuelle, à l’efficacité, au contrôle, à l’évaluation, à la planification. Il se considère comme un créateur d’innovations, mais d’innovations qui entrent dans son système. Cependant il pense avoir recherché la vérité à titre gratuit quand la vérité ne s’est pas transformé pour lui en or, en louanges dans la presse et en faveurs du prince. […]

En revanche, la ‹tête philosophique› recherche autre chose, elle ne veut pas isoler sa science, elle veut étendre son domaine. Là où le scientifique gagne-pain sépare, elle cherche à réunir. Tout doit s’imbriquer. Le scientifique gagne-pain dresse des barrières entre lui et tous ses voisins. Les nouvelles découvertes n’effraient pas la tête philosophique, elles la stimulent, l’enthousiasment, voire l’enchantent. Elle n’a pas peur de remettre en cause, voire de bouleverser son savoir: elle préfère toujours la vérité à son système. […] ‹Quand aucune attaque extérieure ne vient ébranler son système de pensée, c’est elle-même qui, insatisfaite, sous la contrainte d’un besoin toujours actif d’améliorations, est la première à le démonter afin de le reconstruire pour le rendre plus parfait.› (Schiller) Elle est vigilante et veut s’approprier tout ce qui se passe et se pense autour d’elle. Grâce à sa distance critique, elle acquiert une faculté de jugement, du courage et de l’assurance. La compétition entre têtes philosophiques est ce qu’elle préfère mais dans la communion la plus profonde de toutes les ressources de l’esprit. Ce qu’une personne ‹acquiert dans le monde de la vérité, elle l’acquiert pour tous.› (Schiller)»

Depuis quelques années, les contributions comme celle de Karen Horn ne sont plus des cas isolés. Mentionnons les ouvrages sur l’économie mondiale de Joseph Stiglitz («Le triomphe de la cupidité», «La grande désillusion») ainsi que de Nouriel Roubini et Stephen Mihm («Economie de crise – une introduction à la finance du futur» [cf. p. 3 de cette édition]). Ils ne sont pas le fait de personnes qui ont «toujours» pensé autrement que la majorité, mais qui avaient jusque-là professé la pensée dominante.

Cela s’explique d’une part par l’échec, devenu évident, des idéologies économiques des décennies passées et par les conséquences dévastatrices de l’application de ces idéologies pour la majorité des hommes dans le monde entier, et d’autre part par l’irrésistible opposition globale à cette économie mais avant tout grâce à des personnalités qui dénoncent sans relâche, méticuleusement et sans tomber dans de nouvelles idéologies, les défauts de la «doctrine dominante» et proposent des solutions.

Dans le monde germanique et au niveau laïque,1 il convient ici de mentionner avant tout les travaux du Suisse Peter Ulrich qui a été, de 1989 à 2009, directeur de l’Institut d’éthique économique de l’Université de Saint-Gall et a montré, avec son «Ethique économique intégrative»,2 pourquoi il faut concevoir l’économie comme une partie de l’éthique et que la vie économique doit être au service de la vie, ce qui présuppose la reconnaissance et le respect réciproques de la dignité de tous les hommes.

Nous n’allons pas reproduire toute l’argumentation de Peter Ulrich mais nous évoquerons trois idées fondamentales tout en exposant la première plus en détail. En effet, c’est dans celle-ci que l’on voit comment travailler avec une conception personnaliste de l’homme également dans la pensée économique.

• Dans le premier chapitre de son livre «Le phénomène de moralité humaine. La logique normative des relations humaines», Ulrich montre que la liberté, la moralité et le sens civique sont liés: «Le fait que l’homme, c’est-à-dire en principe chaque individu, soit un être dont le comportement, à la différence de celui des autres êtres vivants, n’est pas déterminé par des lois de la nature et qui peut agir en principe librement fait partie des conditions fondamentales permettant d’être un homme. L’individu a la liberté de développer une volonté propre (libre-arbitre) et de prendre position consciemment à propos du monde, de lui-même et des différentes possibilités d’action (liberté d’action). Prendre position signifie adopter un point de vue permettant de juger aussi bien nos actions que celles d’autrui. Il s’agit de jugements moraux lorsqu’ils se rapportent aux conditions permettant d’être homme, à la liberté inaliénable de tout individu. […] La moralité est la revendication inéluctable de l’homme en tant que sujet qui se considère fondamentalement comme un être libre. Nous ne pouvons pas réfuter cette revendication sans renoncer totalement à l’idée d’un homme libre, responsable et capable de prendre position. Les idées de liberté et de moralité sont donc indissociables.»

Du fait de son «ouverture au monde» sans égale, poursuit Ulrich, «l’homme dépend existentiellement de son aptitude à la moralité. C’est elle qui lui permet de prendre en main culturellement sa vie et de la mener en toute conscience, c’est-à-dire de fonder sa pensée et son action sur des idées précises concernant la bonne vie et une vie sociale juste et solidaire.» A cette connaissance rationnelle correspond l’empathie: «La moralité est la dimension de la sensibilité humaine qui pousse les hommes à vouloir le bien de leur prochain et à être affectivement sur la même longueur d’onde».

La moralité, poursuit Ulrich, se développe déjà chez l’enfant quand se forme sa conscience morale et, lorsque son éducation a été plus ou moins «saine», elle devient une dimension inaliénable de l’identité de l’homme: Il n’y a pas de bonheur sans moralité. «Le sens personnel de la vie ne va pas sans une certaine dose de sens civique. C’est pourquoi une éthique valable détermine notre identité personnelle aussi bien que notre identité morale.»

• Ulrich montre que la prétendue logique contraignante de l’«économisme», la théorie utilitariste de l’optimisation des profits est une idéologie historique qui a pour but de détourner l’attention des valeurs et des intérêts bien réels d’une minorité. Il réfute totalement l’idée que l’économisme serait «affranchi de toute référence à des valeurs». En effet, même «le fait de considérer une façon d’agir comme rationnelle a naturellement une signification normative car la rationalité est une notion directrice qui trouve finalement son sens pratique dans le fait de dire comment nous devons nous comporter rationnellement.»

Mais s’il est faux que l’économisme soit axiologiquement neutre, il traduit une conception de l’homme très limitée. Quand on songe que selon l’hédonisme éthique, ce n’est pas la raison humaine mais simplement les besoins de l’homme qu’on élève au rang d’instance suprême de nos actions justes, on se rend compte combien la notion de rationalité «purement» économique a peu de choses à voir avec la raison au sens plein. Les besoins se servent de la raison comme d’un simple moyen. La perspective d’une maîtrise de la pénurie de biens au moyen d’une culture critique et rationnelle de nos besoins, c’est-à-dire une accession critique à l’art de la «bonne vie», se situe a priori en dehors de la rationalité économique. Toute conception de la bonne vie chez l’homo economicus se voit axiomatiquement réduite à l’objectif hédoniste de l’optimisation des profits.»

• Pour finir, Ulrich explique pourquoi l’organisation concrète de la vie économique doit reposer sur une concertation entre toutes les personnes concernées: «Toute action ou toute institution que des citoyens libres et responsables ont décidée à la suite d’une concertation rationnelle entre toutes les parties en tant que forme légitime de création de valeur peut être considérée comme rationnelle au point de vue socio-économique.» L’éthique économique n’est donc ni un accessoire ornemental ni l’instrument hypocrite d’une économie encore et toujours axée sur l’utilitaire, mais doit être considérée comme «un élément de l’éthique politique à des fins émancipatoires qui vise avant tout à garantir ou à rétablir les conditions d’une libre concertation politico-économique entre citoyens responsables.»

Autrement dit: l’économie est à tous égards l’affaire du peuple. A ce sujet, il convient de citer ici le constitutionnaliste Karl Albrecht Schachtschneider: «L’ordre économique qui satisfait à la nature de l’homme et donc au principe de droit universel est un ordre qui garantit l’égalité et la liberté de tous les hommes de même que l’indépendance de chaque individu. Ainsi, la liberté et la propriété sont les fondements de l’ordre économique, la liberté étant conçue comme liberté politique et la propriété comme propriété sociale. Cette conception de l’ordre économique est libérale et sociale, et non libéraliste au sens d’une liberté impliquant le droit à l’arbitraire, liberté qui n’intégrerait pas autrui, c’est-à-dire la moralité. C’est l’ordre économique d’une république dont la loi fondamentale est la loi morale ou le principe d’amour. Seule une telle république réalise le principe du droit et garantit la paix générale grâce à une collaboration fondée sur le droit des peuples mais également et avant tout en économie, collaboration qui permet la réalisation de la liberté, de l’égalité et de la fraternité et ne dégénère pas en un despotisme, capitaliste ou socialiste, qui se développe lorsque l’on abandonne la forme politique de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, c’est-à-dire la démocratie, qui n’est réalisable que dans les petites unités.» («Marktliche Sozialwirtschaft» ;

www.kaschachtschneider.de/Schriften/Dokumente-herunterladen/Sozialwirtschaft.pdf).

Cela est d’autant plus valable que l’action économique, financière et politique en général des responsables politiques est encore très en retard sur l’état du débat scientifique et public et que la raison politique est encore absente de nombreux projets et décisions. Des pays continuent d’être économiquement ruinés par des directives absurdes de l’UE: les dernières nouvelles sur le déclin économique de la Grèce en sont la preuve. Des Etats souverains comme la Suisse continuent de subir des pressions massives exercées par l’UE avec des méthodes perfides. On continue de préparer des guerres: il convient de prendre très au sérieux les informations sur les projets criminels d’une guerre contre l’Iran. Et il se trame encore beaucoup d’autres choses inquiétantes.

Mais l’individu, dès qu’il commence à être citoyen, trouve sur son chemin beaucoup de précieux camarades de combat de même que la raison et l’humanité.

Karl Müller, pour Horizons et Débats

1 L’approche de Peter Ulrich est certes expressément laïque, mais elle correspond à bien des égards à la doctrine sociale chrétienne moderne.

2 Son ouvrage fondamental, dont la 4e édition a paru en 2008 (ISBN 978-3-258-07261-6) s’intitule «Integrative Wirtschaftsethik. Grundlagen einer lebensdienlichen Ökonomie».


Source :
Mecanopolis

 Notes :

 *Le 8 juillet dernier, la Ludwig-Erhard-Stiftung allemande a attribué son prix à Karen Horn, directrice du bureau berlinois de l’Institut der deutschen Wirtschaft, proche du monde ouvrier, et à Peter Köppel, rédacteur en chef de l’hebdomadaire suisse Die Weltwoche.

 S’opposer en tant qu’homme et citoyen à la déraison politique

 Les acteurs économiques doivent donc se considérer avant tout comme des citoyens et agir en conséquence.

 Les hommes doivent s’entendre sur leur économie

 L’«éthique économique intégrative» de Peter Ulrich

 « Scientifiques gagne-pain » et « têtes philosophiques »

 L’homme est un prochain

 

Peter Ulrich

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