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Un article du Figaro qui éclaire la guerre des technologies que se livre Américains et Chinois, comme le résume l'article. Le tout est de bien choisir qui vous espionne...

Huawei Xi Trump 06 02 2019
Le président américain Donald Trump et son homologue chinois, Xi Jinping, en 2017 à Pékin.
Crédits photo : NICOLAS ASFOURI/AFP

ENQUÊTE - Après l'arrestation de la fille du fondateur de Huawei, la planète télécoms est entrée en ébullition. Le bras de fer qui oppose Trump et Xi déterminera la suprématie technologique mondiale.

À Shanghaï et Washington

Coiffée d'une casquette mauve et d'un manteau noir, la «princesse de Shenzhen» a surgi mardi 29 janvier de sa maison cossue des quartiers ouest de Vancouver, sous les flashs des photographes. Sans un mot, Meng Wanzhou s'est engouffrée à l'arrière d'une Cadillac Escalade sombre, direction le tribunal. Impossible d'apercevoir le bracelet électronique qui enserre la directrice financière de Huawei, en liberté surveillée suite à son arrestation, le 1er décembre, alors qu'elle transitait par Vancouver, en provenance de Hongkong et en route pour Mexico. Un vol de routine pour celle qui sillonne à longueur d'année les 170 marchés conquis par le premier équipementier des télécoms. À 46 ans, Sabrina, comme elle aime se faire appeler, se sentait «à la maison» dans cette ville pluvieuse et policée, où elle possède deux belles propriétés, si loin de la frénésie du Guangdong.

Troublante coïncidence, le soir de son arrestation, Donald Trump dégustait un steak argentin d'un œil carnassier, en compagnie de son «ami», le président chinois Xi Jinping, au Park Hyatt de Buenos Aires, en marge du sommet du G20. Engagés dans une guerre commerciale sans merci, les dirigeants des deux premières économies mondiales décrétaient même une fragile trêve tarifaire de trois mois, pour rassurer les marchés nerveux.

Nouvelle guerre froide technologique déclarée par Washington

Meng Wanzhou a compris que la poignée de main présidentielle était en trompe-l'œil. Et qu'elle, la fille de Ren Zhengfei, le fondateur septuagénaire de Huawei, le géant de Shenzhen, serait la première victime de la nouvelle guerre froide technologique déclarée par Washington, avec pour enjeu la maîtrise de l'économie de demain. Lundi 28 janvier, dans une mise en scène digne de Hollywood, le département de la Justice américain (DoJ) a présenté un réquisitoire accablant contre le numéro deux mondial des télécoms, détaillant treize chefs d'inculpation et demandant officiellement au Canada l'extradition de Meng vers les États-Unis.

Sous les projecteurs, les officiels américains bandent leurs muscles et jouent aux durs, mâchoires serrées. «Des entreprises comme Huawei posent une menace aussi bien à notre sécurité économique que nationale» ainsi qu'à «un marché mondial libre et équitable», assène Christopher Wray, le patron du FBI. Il s'agit d'un «avertissement» transparent en direction de Pékin et de ses mastodontes de la tech. «La guerre commerciale vise à enrayer la montée en puissance technologique de la Chine perçue désormais comme une concurrente», analyse Elise Tchen, PDG Asie de l'entreprise d'électronique française Parrot, basée à Shenzhen. Le match du siècle a commencé à Vancouver.

Pékin enrage, sommant Washington de cesser les «persécutions irraisonnées» contre ses entreprises, au moment même ou son vice-premier ministre Liu He débarque dans la capitale pour des négociations commerciales délicates. «Maccarthysme technologique», dénonce le Global Times, quotidien nationaliste proche du Parti communiste.

Le rapport du DoJ détaille deux griefs majeurs contre le fournisseur des plus grands opérateurs télécoms mondiaux. D'abord, Huawei aurait contourné l'embargo américain contre l'Iran depuis des années. Un sujet sensible à l'heure où l'Administration Trump s'est désengagée de l'accord sur le nucléaire et mise sur les sanctions pour faire plier le leader nord-coréen Kim Jong-un. Son fondateur aurait «menti» effrontément aux enquêteurs du FBI dès 2007, ainsi qu'aux grandes banques comme HSBC, continuant ses opérations en Iran via une société, Skycom, présentée comme indépendante mais qui était en réalité une filiale camouflée, transitant illégalement plus de 100 millions de dollars via les États-Unis.

Plus grave, la justice américaine accuse l'entreprise d'avoir volé des secrets technologiques américains en orchestrant une campagne d'espionnage systématique à grande échelle. «Depuis une décennie, Huawei mène une stratégie de mensonges et de tromperies pour faire croître ses affaires», enfonce le procureur Richard Donoghue à l'encontre de la marque qui vient de dépasser Apple au nombre de ventes de smartphones. Il dénonce en particulier le pillage technologique de l'opérateur américain T-Mobile, notamment son robot Toppy, qui permet de tester la réactivité des écrans de smartphone.

En retard dans ce domaine clé, Huawei a encouragé ses employés basés aux États-Unis à voler les secrets de son partenaire, leur offrant des bonus en retour de chaque information récoltée, détaille le rapport. Ainsi, en 2013, un employé de Huawei en visite dans le laboratoire américain embarque discrètement dans son sac un bras du robot, avant de le rendre le lendemain matin, en présentant ses excuses, évoquant une erreur. Entre-temps, toutes les données ont été envoyées au siège à Shenzhen.

Huawei réfute en bloc ces lourdes accusations, jurant qu'«aucune loi chinoise ne l'oblige à transmettre des données au gouvernement». «C'est une affirmation peu crédible. Huawei joue un double jeu», affirme Jean-Pierre Cabestan, sinologue à l'Université baptiste de Hongkong. Sur le papier, il s'agit d'une entreprise privée détenue par 61.000 de ses employés, à l'exclusion des étrangers, selon un montage opaque. L'entreprise fondée par un ancien ingénieur de l'Armée populaire de libération refuse d'être cotée en Bourse, sauvegardant ses secrets. «En réalité, les liens avec le Parti sont extrêmement étroits», juge Jean-Pierre Cabestan. Huawei est une entreprise modèle aux yeux de Xi Jinping, qui imprime une reprise en main idéologique au service de la renaissance chinoise. Le «rôle dirigeant» du Parti sur l'économie, comme sur la société, est réaffirmé. Même le fondateur du géant du e-commerce Alibaba, Jack Ma, est rappelé à ses obligations de membre. «En Chine, les entreprises privées doivent être bien avec le gouvernement pour réussir. Et aucune loi n'empêche les autorités de puiser dans leurs données», pointe un chef d'entreprise basé dans le Guangdong.

Cette collusion politique, propre au capitalisme rouge, inquiète Washington qui bannit les équipements Huawei des contrats gouvernementaux, suite à un rapport du Congrès en 2012. L'Europe et le reste du monde, où le groupe multiplie les contrats offrant avancée technologique à un prix défiant la concurrence, ignorent ce risque géostratégique.

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Fondé en 1987 avec quelques milliers de dollars, Huawei a enregistré 108 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2018, en hausse de 21% par rapport à 2017. L'irrésistible ascension de Ren, natif de la province rurale du Guizhou, est une success story comme seul l'extraordinaire décollage économique chinois a pu en produire, mêlant ambition, dur labeur, bas coûts et coups bas, frugalité et luxe kitsch pour déboucher sur des parts de marché titanesques.

Casser les prix pour éliminer la concurrence

À l'origine, Huawei se spécialise dans l'équipement de télécoms et décolle dans les années 1990 grâce aux investissements publics massifs en infrastructures de Pékin. Gavé de crédit facile, et investissant lourdement dans la R & D, il part à l'assaut du monde au tournant du siècle, appliquant à grande échelle la stratégie préférée de l'empire du Milieu : casser les prix pour éliminer la concurrence, puis régner en maître. Progressivement, l'Afrique, les pays émergents et l'Europe tombent dans son escarcelle à mesure que les concurrents occidentaux, comme Alcatel-Lucent, n'ont d'autres choix que de se vendre à Nokia pour survivre. Aux États-Unis, Motorola et Cisco poursuivent en justice le nouveau venu pour piratage de technologie. Mais rien n'arrête le mastodonte qui conquiert le grand public en lançant sa marque de téléphone avec succès, doublant Apple, et talonne déjà le leader sud-coréen Samsung.

En juillet dernier, en Nouvelle-Écosse, les chefs des services de renseignements des «5 Eyes» (États-Unis, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande, Canada) se retrouvent discrètement pour tirer la sonnette d'alarme. L'heure est grave. L'arrivée de la 5G en 2019 menace d'offrir à la Chine une mainmise inquiétante sur la prochaine révolution industrielle. Huawei se profile déjà en leader de cette nouvelle technologie qui servira de colonne vertébrale à l'économie de demain. Voiture sans pilote, objets connectés, intelligence artificielle : tout passera à l'avenir par ce réseau à très haut débit offrant un accès à une mine de données aussi intime que lucrative à celui qui en maîtrisera les infrastructures. (Ndlr. voir cet article)

«L'enjeu de la rivalité sino-américaine est le contrôle de l'avenir», juge Elise Tchen. Huawei jure respecter la confidentialité des données de ses clients. Des affirmations qui ne convainquent pas les techniciens et les 5 Eyes, qui le soupçonnent d'installer des logiciels espions au profit de Pékin. «On sait qu'il est très facile d'installer des backdoors, permettant de récupérer les données. Les Américains l'ont fait, les Chinois le font également», juge une source du secteur basée à Shenzhen.

Le cordon sanitaire anti-Huawei est décrété. Canberra et Auckland emboîtent le pas de Washington bannissant également l'autre équipementier chinois ZTE, et semant la panique chez les opérateurs mondiaux, dont la plupart travaillent avec le géant de Shenzhen. Ce nouveau rideau de fer technologique somme chaque capitale de choisir son bloc, au risque de devoir payer plus cher pour équiper son territoire, tant Huawei offre le meilleur rapport qualité/prix. «Huawei va peiner à s'imposer dans les pays de l'Otan. Mais ailleurs, la messe est dite !», juge Jean-Pierre Cabestan.

À Shenzhen, au siège de Huawei, à l'architecture baroque, l'anxiété est palpable depuis quelques semaines. Le 15 janvier, le fondateur Ren sort de son silence pour rassurer ses 180.000 employés, s'adressant pour la première fois aux médias depuis 2015. Dans une villa à colonnades à l'architecture européenne clinquante, le madré membre du Parti jure la main sur le cœur n'avoir jamais voulu «faire de mal à aucune nation». Le milliardaire joue la corde sensible, évoquant le sort de sa fille, «qui lui manque beaucoup». Ren confesse cependant n'avoir pu passer beaucoup de temps avec ses enfants, tant il était occupé à développer son entreprise avant de se remarier. Sa seconde fille Annabel Yao, 21 ans, étudiante à Harvard, a ouvert le bal des débutantes sous les lustres de l'Hôtel Crillon, en décembre dernier.

Confinée dans sa luxueuse résidence de Vancouver, sa fille aînée Sabrina a enrôlé les meilleurs avocats, se disant «otage» d'un bras de fer planétaire entre Trump et Xi. Le Canada de Justin Trudeau fait face à un dilemme cornélien : faut-il autoriser l'extradition de Meng, au risque de déclencher des représailles massives de l'empire rouge courroucé ? Pékin a déjà pris des gages, en arrêtant deux citoyens canadiens, dont un ancien diplomate, et condamné à mort un trafiquant de drogue. «La procédure pourrait durer longtemps», a averti le nouveau ministre de la justice David Lametti. L'examen de la demande d'extradition a été repoussé en mars. Il s'agit précisément de la deadline fixée par Trump à Pékin pour conclure un «deal» commercial.

Aux États-Unis, l'affaire Huawei marque un changement majeur de politique économique internationale. Depuis l'arrivée de Donald Trump à la présidence, les méthodes employées par Washington pour défendre les firmes américaines de pratiques déloyales ont radicalement évolué. Fini l'angélisme de Bill Clinton et George W. Bush qui croyaient que la Chine méritait d'entrer dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC), car son modèle étatique présentait suffisamment de caractéristiques d'une économie de marché. Finies les ripostes ciblées du président Obama au dumping chinois. Désormais les États-Unis n'ont plus peur d'imposer des droits de douane portant sur 200 milliards de dollars d'importations, voire plus, pour forcer la Chine à changer ses pratiques.

Le département de la Justice ose même inculper de hauts dirigeants chinois. Mais cette approche belliqueuse présente deux risques. Le premier est celui d'une escalade de la guerre commerciale qui déclencherait une récession mondiale. Le second est qu'il pénalise fortement les intérêts immédiats des sociétés américaines dépendantes de la Chine ou qui voudraient pénétrer ce gigantesque marché. Cisco, General Motors, Boeing ou Apple ont beaucoup à perdre de mesures de rétorsion chinoises et de bouleversements dans leur chaîne d'approvisionnement. Les iPhone d'Apple, il y a encore peu signe de richesse et d'ouverture pour le consommateur chinois, sont victimes du nationalisme économique du pays. Les consommateurs sont fortement incités à acheter local.

Résultat, au dernier trimestre 2018, les ventes d'Apple en Chine ont nettement reculé. De leur côté, Facebook et Google, qui espéraient opérer dans l'empire du Milieu, voient leurs espérances s'envoler. Même Microsoft, qui est présent en Chine, a eu droit à un sérieux coup de semonce. Le 24 janvier, son moteur de recherche Bing a été subitement indisponible dans le pays pendant 24 heures.

Panique en Europe

En Europe, c'est la panique. Les gouvernements hésitent entre accéder aux demandes de leur allié américain et ménager un puissant partenaire chinois. Washington joue de toutes les ficelles pour rallier le Vieux Continent à sa cause. «Donald Trump a mis sous pression les gouvernements des pays où se situent des bases militaires américaines», relate un opérateur. L'inquiétude est encore aggravée par les incertitudes politiques. L'Europe n'a pas de ligne directrice claire. En France, où Huawei emploie 1000 personnes, le gouvernement tente d'imposer en catastrophe un amendement qui lui permettrait d'avoir la mainmise sur les choix technologiques des opérateurs.

L'opération est en train de tourner au fiasco après un premier refus du texte en commission sénatoriale. Ce n'est pas tant le contenu du texte qui a hérissé les élus de la Chambre haute que la façon dont ils en ont pris connaissance. Préparé en une dizaine de jours dans les couloirs de Bercy, au terme d'âpres négociations entre le gouvernement et les opérateurs, il a été déposé in extremis au Sénat. Certains élus affirment même en avoir pris connaissance par voie de presse !

La méthode déplaît… et les lobbyistes des opérateurs tricolores ne sont pas restés inactifs. Ils sont vent debout contre le texte, jugé trop contraignant. D'autant que personne n'est dupe. Même si Bercy affirme «qu'il ne vise aucun opérateur en particulier», tous y voient une mesure «anti-Huawei» qui ne dit pas son nom. Or, l'équipementier joue un rôle critique dans le pays. Une partie des réseaux de Bouygues Telecom et de SFR dépendent de ses équipements. Huawei est aussi un partenaire d'Orange pour son cloud et ses filiales hors de France.

Quant à Free, il faut chercher du côté de sa filiale italienne pour trouver les conséquences de l'imbroglio sino-américain. L'opérateur Wind Tre a décidé de suspendre ses relations avec le groupe de Shenzhen, pénalisant par ricochet le groupe de Xavier Niel qui devait bénéficier de ses services. «Le pire dans cette histoire est que la décision concernant l'Italie serait partie de l'actionnaire russe de Wind, qui pour d'obscures raisons a décidé de céder aux demandes de Donald Trump», s'amuse un fin connaisseur du dossier.

En Allemagne, la menace est également prise au sérieux. Au niveau politique bien entendu. Lundi, lors d'un déplacement au Japon, Angela Merkel a jugé nécessaire de parler à Pékin «pour s'assurer que la compagnie ne transmette pas l'ensemble des données à l'État chinois, et que des garde-fous existent». Mais les entreprises sont également très sensibles au cas Huawei. Le géant Deutsche Telekom ne sait plus sur quel pied danser, partagé entre ses impératifs nationaux et ses ambitions américaines : il détient le troisième opérateur américain, T-Mobile, qui est en train de fusionner avec le quatrième, Sprint. Las, Donald Trump met la pression sur Berlin, mettant en balance son feu vert à la fusion et l'abandon de Huawei par Deutsche Telekom, en Allemagne. Ce dernier est entré en résistance. Comme ses alliés français, il estime qu'un abandon pur et simple de l'équipementier chinois lui ferait perdre deux à trois ans dans le déploiement de la 5G.

L'ambiance n'est pas non plus au beau fixe en Suède, qu'on aurait pourtant rangée un peu trop rapidement du côté des gagnants. Ericsson, son équipementier national, numéro deux mondial, juste derrière Huawei, aurait pourtant tout à gagner de la disparition d'un concurrent chinois. Mais ce n'est pas si simple… Ericsson a aussi des intérêts en Chine et de (très) gros clients qu'il n'a pas envie de perdre au nom des intérêts de Donald Trump. Le finlandais Nokia est face au même dilemme. La fermeture du marché chinois aux équipementiers européens serait un coup trop rude. Pour le moment, personne ne veut croire à cette éventualité.

Le seul qui pourrait tirer son épingle du jeu en Europe est l'américain Cisco, dont les équipements connaissent un véritable retour en grâce auprès des opérateurs européens et notamment les plus petits d'entre eux. «Les Européens ont le droit de choisir par qui ils souhaitent se faire espionner», raille un observateur nord-américain du secteur.

 

Source : Le Figaro.fr

 

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