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De nombreux ophtalmologues ont écrit au président Macron pour réclamer un moratoire sur l’utilisation des LBD. Une vingtaine de cas de graves traumatismes aux yeux ont été recensés.

LBD Ophalmo 11 03 2019
Plusieurs ophtalmologues ont écrit à Emmanuel Macron pour réclamer un moratoire sur l’utilisation des LBD. (Sipa)

"Monsieur le Président, une telle 'épidémie' de blessures oculaires gravissimes ne s’est jamais rencontrée." Il y a un mois, au nom du principe de prévention, 35 ophtalmologues hospitaliers de renom, professeurs ou maîtres de conférence à l’université, ont écrit à Emmanuel Macron pour réclamer "un moratoire" dans l’utilisation des lanceurs de balles de défense (LBD) par les forces de l’ordre. Faute de réponse présidentielle, ils rendent aujourd’hui public ce courrier afin d’être certains que leur message d’alerte est parvenu à son destinataire. Le JDD le publie ci-dessous.

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Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, comme l'a indiqué jeudi Laurent Nuñez, le secrétaire d'État à l'Intérieur, plus de 13.000 tirs ont été enregistrés (83 enquêtes sont en cours) et 2200 manifestants ont été blessés. "Notre démarche est uniquement celle de médecins, purement humaniste, avec pour seul but d'éviter d'autres mutilations", plaident les praticiens dans ce courrier. Leur objectif, jurent-ils, se défendant d'être "militants", n'est pas de déclencher une "polémique" mais bien une réflexion sur l'usage de ces dispositifs.

Une vingtaine de personnes éborgnées

Plusieurs d'entre eux ont pris conscience des "dégâts" causés par ce qu'ils qualifient "d'armes invalidantes" en soignant des patients aux urgences. "On a vu arriver des personnes atteintes de lésions oculaires ou faciales très graves, témoigne le professeur Bahram Bodaghi, chef du service d'ophtalmologie à l'hôpital de la ­Pitié-Salpêtrière à Paris. La plupart donnent lieu à des séquelles irréversibles." Perte totale de la vision et/ou nécessité de retirer le globe oculaire figurent parmi les conséquences les plus dramatiques observées ces dernières semaines. "Les conséquences esthétiques, psychologiques et professionnelles sont terribles, se désole en écho le grand chercheur français José-Alain Sahel, pionnier dans le ­domaine de la rétine artificielle et des thérapies régénératrices de l'œil. Il y a un avant et un après la perte d'un œil."

La sévérité des mutilations dues aux LBD n'a pas vraiment surpris les professionnels. C'est leur utilisation répétée qui cause "l'épidémie" sur laquelle ils alertent. Plusieurs publications médicales avaient en effet déjà pointé le danger de ces dispositifs. Un article de synthèse au long cours (1990-2017), portant sur plusieurs pays et paru en 2017 dans le British Medical Journal, avait notamment rapporté de nombreux cas de "cécité permanente" et conclu que ces dispositifs "ne semblant pas être des moyens appropriés de maintien de l'ordre".

Pour le professeur émérite Alain Gaudric, ces lésions rappellent celles – gravissimes et répertoriées dans la littérature médicale mais heureusement rares – causées par les accidents de golf. "Comme les balles de golf, les LBD, d'un diamètre de 40 millimètres, s'encastrent parfaitement dans l'orbite, qui ne peut donc pas jouer un rôle protecteur, explique-t-il. L'énergie cinétique transmise au globe oculaire est donc considérable."

Une cellule de veille pour compter les blessures

Sous l'égide de la Société française d'ophtalmologie (SFO), les médecins signataires ont mis en place une cellule de veille, toujours active, afin de recenser précisément les blessures oculaires par LBD. "On a mené une enquête épidémiologique par e-mail au niveau de l'ensemble de tous les CHU, explique Bahram Bodaghi, qui a analysé ces données statistiques. Le détail des lésions et leur évolution durant plusieurs années ont ainsi pu être répertoriées. Sans surprise, l'essentiel des accidents concernent la période récente et, dans la majorité des cas, ce sont des lésions irréversibles." Cette étude rétrospective, qui devrait donner lieu à la publication d'un article scientifique, a recensé une vingtaine de personnes éborgnées.

Dans leur lettre au Président, les médecins assurent que les traumatismes "ne sont pas dus au hasard ou à l'inexpérience". Pour eux, ces lanceurs introduits en France en 2009, imprécis et difficiles d'utilisation, sont par nature dangereux. "Ce ne sont pas de simples outils de dissuasion", assène José-Alain Sahel, qui demande leur «  qualification" en armes véritables. Sollicité par le JDD, le ministère de la Santé a indiqué qu'Agnès Buzyn était prête à recevoir les ophtalmologues.

La lettre des ophtalmologues

Paris le 6 février 2019

Monsieur le Président de la République,

Le nombre inédit de contusions oculaires graves par lanceurs de balles de défense conduisant à la perte de la vision a légitimement ému un grand nombre de citoyens et d'Associations, et nous concerne particulièrement en tant qu'ophtalmologues. Ces contusions entrainent des lésions souvent  au-dessus de toute ressource thérapeutique.

Les blessures oculaires par balles de golf, une activité récréative bien différente des manifestations publiques, sont rares mais bien connues des ophtalmologues pour leur sévérité , conduisant dans la majorité des cas à la perte de la vision et dans un tiers des cas à l'énucléation. La raison en est bien connue également : ces balles mesurent 40mm de diamètre et, lorsqu'elles arrivent sur le visage avec une grande force de propulsion s'encastrent dans l'orbite, toute l'énergie cinétique étant transmise au globe oculaire. Les balles de LBD mesurent également 40 mm de diamètre, leur énergie cinétique est considérable puisqu'elle est encore de 220 joules à 40 m, bien supérieure à celle d'une balle de golf.

Les blessures oculaires survenues ces dernières semaines ne sont pas dues au hasard ou à l’inexpérience. Le grand nombre de balles tirées avec une force cinétique conservée à longue distance et l'imprécision inhérente à cette arme devaient nécessairement entrainer un grand nombre de mutilations. Une telle "épidémie " de blessures oculaires gravissimes ne s'est jamais rencontrée. Nous, ophtalmologues dont la profession est de prévenir et guérir les pathologies oculaires demandons instamment un moratoire dans l'utilisation de ces armes invalidantes au cours des actions de maintien de l'ordre. Notre démarche est uniquement celle de médecins, purement humaniste, avec pour seul but d'éviter d'autres mutilations.

Nous vous prions d'agréer, Monsieur le Président de la République, l'expression de notre très haute considération.

Pr Alain Gaudric, Université Paris Diderot

Pr Bahram Bodaghi, Sorbonne Université

Pr José-Alain Sahel, Sorbonne Université

Pr Karine Angioï-Duprez , Université de Lorraine

Pr Isabelle Audo, Sorbonne Université

Pr Carl Arndt, Université de Reims

Pr Stéphanie Baillif, Université de Nice-Côte d'Azur

Pr Francine Behar-Cohen, Université Paris Descartes

Pr Jean-Paul Berrod, Université de Lorraine

Pr Vincent Borderie, Sorbonne Université

Pr Jean-Louis Bourges, Université Paris Descartes

Pr Nathalie Cassoux, Université Paris Descartes

Pr Béatrice Cochener, Université de Bretagne-Ouest

Pr Isabelle Cochereau, Université Paris Diderot

Pr Catherine Creuzot-Garcher, Université de Bourgogne

Pr Vincent Daïen, Université de Montpellier

Pr Bernard Delbosc, Université de Franche-Comté

Pr Marie Noëlle Delyfer, Université de Bordeaux

Dr  Marie-Hélène Errera, Sorbonne Université

Pr David Gaucher, Université de Strasbourg

Pr Jean-François Korobelnik, Université de Bordeaux

Pr Jean-Marc Legeais, Université Paris Descartes

Pr Marc Muraine, Université de Rouen-Normandie

Dr Isabelle Meunier, Université de Montpellier

Dr Sadek Mohand-Said, Sorbonne Université

Pr Michel Paques, Sorbonne Université

Pr Pierre-Jean Pisella, Université de Tours

Pr Jean-Claude Quintyn, Université de Caen

Pr Claude Speeg-Schatz, Université de Strasbourg

Pr Ramin Tadayoni, Université Paris Diderot

Pr Valérie Touitou, Sorbonne Université

Pr Max Villain, Université de Montpellier

Pr Michel Weber, Université de Nantes

Deux praticiens ont récemment approuvé la lettre :

Dr Aude Couturier, Université Paris Diderot

Pr Frédéric Moriaux, Université de Rennes 1

 

Source : Le JDD.fr

 

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