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Image tirée de la série télévisée « Trepalium » (2016). Dans cette anticipation, seule une personne sur cinq a la chance
d'avoir un emploi et de vivre dans la Cité, protégée par un mur.  (c) ARTE France/KELIJA
 
Les machines seront un jour capables de remplacer les humains dans toutes les tâches, affirment les experts en intelligence artificielle… Voici six futurs possibles au XXIIe siècle selon l'économiste Gilles Saint-Paul.

Cet article a été publié dans le numéro 3 de la revue « Carnets de science » (link is external).

Il vient à la suite de celui-ci qui détaille pourquoi les experts en intelligence artificielle pensent que les machines seront un jour capables de nous remplacer dans toutes les tâches.

Supposons que dans cent ou cent cinquante ans, le travail des humains devienne moins compétitif que celui des robots, peu chers, corvéables à merci et parfaitement acceptés par la population. « Dans ce cas, il faut bien comprendre que l’on quitte le régime qui fonctionne depuis la révolution industrielle. Dans celui-ci, la machine-outil améliore la productivité de l’ouvrier sans le remplacer ; cette productivité accrue permet à l’entreprise d’embaucher et d’augmenter les salaires. Au final, elle profite à l’ouvrier et à la société en général », explique Gilles Saint-Paul, chercheur au sein de l’unité Paris-Jourdan Sciences Économiques1. Mais si la machine travaille seule, elle entre directement en concurrence avec le travailleur humain. On passe à un régime où le capital se substitue au travail : le salaire est fixé par la productivité des robots et leur coût de fabrication. « Imaginons en effet que vous empaquetez des colis et que vous en faites vingt par heure, illustre l’économiste. Si un robot qui coûte 10 euros de l’heure en fait le double, votre salaire horaire s’élève à 5 euros. » Misère.

Pire encore : « Si ce robot se perfectionne et passe à quatre-vingt colis de l’heure, votre salaire sera divisé par deux. » Les humains ne pourront alors plus vivre de leur travail. Et taxer les robots, déjà largement déployés dans tous les secteurs d’un pays, redevient une éventualité économiquement viable, voire nécessaire (NDLR : contrairement à ce que recommandent les économistes pour un avenir proche). Sous ces conditions, Gilles Saint-Paul a élaboré six scénarios pour le monde de demain2. Toute ressemblance avec d’actuels cas de figure n’a rien de fortuit…

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Si les robots pouvaient à l'avenir travailler de manière quasi-autonome, comme ceux de la série télévisée
« Real Humans » (ici en photo), ils entreraient alors directement en concurrence avec le travailleur humain...
(c) Johan Paulin/COLLECTION CHRISTOPHEL

1 – L’État-providence

Le fruit du travail des machines est redistribué à la population par l’État-providence. Celui-ci renfloue ses caisses en taxant les propriétaires de robots (autrement dit, les détenteurs du capital). Ce scénario social-démocrate pourrait tout à fait se mettre en place dans une société démocratique : si le salaire d’une majorité de citoyens tombe en dessous du niveau de subsistance, ceux-ci pourraient en effet voter massivement pour le taux d’imposition qui maximise les recettes publiques. « Alors, les capitalistes, très peu nombreux, vivent du travail des machines et les autres vivent de transferts sociaux, résume Gilles Saint-Paul. Les Français ou les Grecs, qui épargnent peu comparativement aux Allemands et ont un État redistributif fort, pourraient évoluer vers ce type de scénario. Mais des usines sans main-d’œuvre humaine seraient très facilement délocalisables. » Taxer les propriétaires de robots n’aurait alors rien d’une sinécure…

2 – La société des rentiers

Dans cette possible suite du scénario précédent, certains citoyens épargnent sur leurs revenus providentiels et lèguent à leurs enfants un patrimoine. De nouvelles dynasties de rentiers émergent. Plus leur nombre est élevé, plus la croissance est forte car le patrimoine hérité devient une nouvelle source d’épargne (celle-ci est en effet prêtée par les banques aux entreprises qui investissent dans les robots pour produire). Si une classe de rentiers, détenteurs de capital et opposés à la redistribution, atteint une masse critique, le système de l’État-providence disparaît peu à peu faute de soutien politique. À terme, la société se divise en deux grandes castes : d’un côté les rentiers modérément aisés et de l’autre un sous-prolétariat voué à l’indigence qui, faute d’héritage et de revenus suffisants accordés par l’État, ne pourra plus faire en sorte que ses descendants deviennent un jour rentiers. « Les Allemands, qui épargnent beaucoup, pourraient évoluer vers ce type de scénario », commente Gilles Saint-Paul.

3 – Le fordisme nouvelle génération

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Image tirée du film « Les Temps modernes » (1936), emblématique de l'automatisation du travail à l'usine et
des chaînes de production qui ont fait le succès de Henry Ford dans l'automobile.
(c) ROY EXPORT COMPANY ESTABLISHMENT/COLLECTION CHRISTOPHEL

Afin de s’assurer une base de consommateurs et une certaine paix sociale, les entreprises maintiennent des emplois humains, peu utiles mais bien payés. Donner de l’argent d’une main pour récupérer de futurs clients de l’autre n’est pas une idée nouvelle : le constructeur automobile Henry Ford en fit ses choux gras au début du XXe siècle. Dans les années 1960 émergent ensuite de nouvelles catégories managériales intermédiaires, les « cadres », friands de meubles en Formica et de chaînes hi-fi. « Dans mon scénario néo-fordien, les gens ont des revenus élevés pour des emplois purement formels au sein d’une hiérarchie prétendument productive. Ils font des présentations Powerpoint accessoires et de longues réunions oiseuses… », souffle Gilles Saint-Paul.

« En bout de chaîne, un secteur tertiaire hypertrophié soutient le mécanisme de redistribution et, en amont, des usines où seuls des robots travaillent produisent le capital. » Problème : le système fordien était instable car rien ne garantissait que les employés généreusement payés choisissent la fameuse voiture en forme de T plutôt qu’une Chevrolet à prix cassé. « C’est exact, poursuit l’économiste, mais dans un capitalisme fondé sur l’entente des prix et des niveaux de salaires, établie entre un petit nombre de grandes entreprises se partageant tout le marché, on peut s’attendre à ce que le néo-fordisme survive. » À voir l’économie du numérique aujourd’hui, fortement concentrée autour des Gafam, l’hypothèse est fort plausible.

4 – L’Empire romain contre-attaque

Pour éviter de payer de fortes taxes au sein d’un éventuel État-providence, la poignée de très riches propriétaires de robots met en place son propre système redistributif fondé sur le clientélisme. Ils transfèrent quelques subsides au peuple en échange de leur appui politique. Cette redistribution ne passe ni par l’État ni par l’entreprise. « La société serait alors une variante de celle de l’Empire romain où les robots jouent le rôle des esclaves. La masse de prolétaires, elle, devient une sorte de plèbe sans travail ou dont le travail ne rapporte pas assez. Enfin, l’oligarchie capitaliste, comme les grandes familles patriciennes de l’Antiquité, s’assure les faveurs de la plèbe en lui offrant “du pain et des jeux” », commente Gilles Saint-Paul.

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Scène du film « Spartacus » (1960), de Stanley Kubrick. Dans l'un des scénarios futuristes de l'économiste
Gilles Saint-Paul, la société serait une variante de celle de l’Empire romain où les robots joueraient le rôle des
esclaves. (c) BRYNA/UNIVERSAL/COLLECTION CHRISTOPHEL

5 – Guerres, famines et épidémies

Les salaires tombent sous le niveau de subsistance et la population mondiale diminue rapidement. Seuls les propriétaires de robots survivent. Ce scénario est un retour au schéma malthusien3. Selon celui-ci, la croissance à long terme ne permet pas d’augmenter le niveau de vie car, dès que les salaires dépassent le niveau de subsistance, la natalité remonte et la répartition des richesses entre plus de bouches à nourrir, vêtir et distraire, annule toute forme d’accumulation. « Grâce à la baisse de la natalité de la fin du XIXe siècle, les pays développés sont sortis de quatre mille ans dans la trappe malthusienne. La révolution industrielle a ainsi permis une hausse exceptionnelle du niveau de vie. » Alors, qui retombera dans la trappe ? « Les pays peu développés et certaines dictatures », répond Gilles Saint-Paul.

De la même façon, on a observé ces dernières décennies des famines et des massacres de masse dans certains pays d'Afrique et d'Asie, alors qu’ils seraient inacceptables dans les sociétés démocratiques. « Les pays moins développés pourraient ensuite dépasser l’Occident : sociétés de rentiers non redistributives, ils profiteraient en effet d’un nombre de robots par tête plus important du fait de la disparition pure et simple de la classe laborieuse, projette l’économiste. Mais cela n’arriverait que si ces pays réduisaient leur taux de fécondité et s'ils établissaient des droits de propriété crédibles sur les robots, mettant fin aux pillages, aux désordres civils et à la corruption. »

6 – Bienvenue dans la « Matrice »

L’automatisation pressurise certes les salaires, mais le salaire de subsistance lui aussi baisse : grâce aux nouvelles technologies, l’augmentation de la productivité agricole pourrait en effet assurer l’alimentation d’un grand nombre d’êtres humains à un coût faible4. Et pour ce qui est du « superflu », la virtualisation de l’existence permet de sacrées économies ! « On peut vivre dans un appartement au mobilier luxueux avec des tableaux de maîtres au mur, alors qu’il ne s’agit que d’images holographiques », commente Gilles Saint-Paul. Et passer nos vacances en réalité virtuelle, sous la chaleur d’un brasero, bercés par la brise d’un ventilateur premier prix ? On a hâte…

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Et si, comme dans le film « Matrix reloaded » (2003) de Andy Warchowski, la totalité de notre environnement devenait
virtuel ? Les économies réalisées sur le budget déco suffiraient-elles à pallier la baisse de nos salaires ?
(c) Warner Bros./DR/COLLECTION CHRISTOPHEL

L’enseignement, un bien de consommation ?

Le système éducatif, coûteuse institution, est actuellement utile du point de vue économique parce qu’il fournit des travailleurs qualifiés qui augmentent la productivité de la société. « Mais dans le monde robotisé que j’imagine, elle doit changer radicalement, explique Gilles Saint-Paul. Au lieu de donner une longue éducation aux gens, on leur donnera des robots ou des droits sur des robots pour maintenir leurs moyens de subsistance. L’éducation, dispensée via des technologies virtuelles et donc peu chère, deviendra alors un bien de consommation, et non un moyen de devenir productif et d’augmenter votre salaire. » Cela vous semble horrible ? Affaire de point de vue : « Cela réduirait les inégalités en logeant tout le monde à la même enseigne. Alors que depuis quarante ans environ, les personnes douées à l’école et réceptives à son système sont favorisées au détriment des autres », achève l’économiste.

   
Pour savoir ce qui risque de se passer dans un avenir plus proche, lisez  :
À l’usine, au bureau, tous remplacés par des robots ?

 

Et sur les questions d'éthique liées à ces sujets :
Peut-on faire confiance à l'intelligence artificielle ?

Notes

  • 1. Unité CNRS/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne/École des hautes études en sciences sociales/ENS Paris/École des Ponts ParisTech/Institut national de la recherche agronomique.
  • 2. Gilles Saint-Paul, « Robots : vers la fin du travail ? », avril 2017, disponible sur halshs.archives-ouvertes.fr et publié dans la revue Archives de philosophie du droit.
  • 3. Thomas Malthus (1766-1834) était un économiste britannique.
  • 4. « The Future of agriculture », Technology Quaterly, juin 2016.

Source(s) : Lejournal.cnrs.fr via Contributeur anonyme

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