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Hollande 14 09 2014

« On n'avait pas voté pour ça. » À la sortie de la toute nouvelle agence Pôle emploi de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), inaugurée en février, la réaction est unanime. Comme un cri du cœur. En cette rentrée délétère pour le gouvernement et assassine pour le président de la République, elle résume bien le ressentiment des habitants de cette ville de banlieue de gauche, qui avaient voté massivement pour François Hollande (72 % au second tour).

Deux ans après l'élection présidentielle, la désillusion politique est profonde dans les cités. Les 6 et 7 septembre, à Nantes, 150 organisations de quartier, collectifs contre les discriminations, associations culturelles, épaulés par des centres sociaux, des sociologues et des urbanistes, ont créé la coordination citoyenne « Pas sans nous », sorte de syndicat des banlieues, bien décidés à s'imposer dans les conseils citoyens mis en place par la loi Lamy sur la ville.

A Clichy-sous-Bois, devant le petit immeuble neuf situé à deux pas du quartier du Chêne-Pointu, Karim Lefevre, grand gaillard de 26 ans, qui cherche un emploi de cuisiner, résume : « C'est la même chose que sous Sarkozy mais en pire car il y a plus de chômage ! » Lui a voté Hollande, mais c'est la dernière fois :« À part faire la guerre, qu'est-ce qu'il a fait ? Rien pour améliorer la vie des gens », justifie-t-il.

 « Il avait pourtant promis de faire des jeunes sa priorité, de sortir de la crise, on n’a rien vu de tout ça », glisse Fouad Mekrouk, 18 ans et son bac pro en poche. Olivier Klein, maire PS, reconnaît que le sentiment de défiance et la colère n’ont jamais été aussi forts. Tout comme son adjoint à la politique de la ville, Mehdi Bigaderne, selon qui « les habitants n’attendent plus rien, c’est le désespoir ».

Dans cette ville symbole des banlieues déshéritées et reléguées du « 9-3 », le gouvernement a pourtant mis le paquet. Aucune commune n’a autant attiré les faveurs officielles : deux visites présidentielles, une de Jean-Marc Ayrault, six des deux derniers ministres de la ville… A chaque fois, des crédits sont annoncés, des postes promis et de nouveaux chantiers engagés.

En dix ans, le visage de la ville s’est métamorphosé avec son centre-ville profondément rebâti, des petits immeubles pimpants sur le plateau, un centre social tout neuf, un collège… La municipalité se démène aussi pour réhabiliter ses copropriétés dégradées ou ouvrir une maison de santé.

Mais le quotidien ne s’améliore pas et l’urgence sociale n’a jamais été aussi prégnante : le chômage atteint 40% dans certains quartiers, la pauvreté s’accroît. Le constat se répète dans toutes les zones urbaines sensibles de l’Hexagone. Le fossé entre ce peuple des banlieues et leur champion semble désormais béant. Et de l’amertume, on est passé à la colère et à la rage.

Nicky Tremblay, fondatrice de l’association Dell’Arte à Toulouse, n’attendait pas grand-chose des  socialistes. Elle a déjà connu la gauche au pouvoir, les années Mitterrand et ses promesses oubliées.

Mais elle s’était mobilisée pour que Nicolas Sarkozy s’en aille, pensant que, au moins, la situation sociale s’améliorerait. « Il y a un sentiment de trahison général. Avec la crise, le chômage, on est en train de broyer des générations entières et personne ne fait rien. Les jeunes ont la haine, ils pètent les plombs », explique cette éducatrice de 55 ans.

« On a l’impression que le changement, pour nous, c’est jamais », renchérit Nabil Koskossi, responsable d’un collectif d’habitants à Sarcelles (Val-d’Oise). Pour Yasmina Abid, responsable de la scop nantaise

Les Petites Mains, « c’est un gouvernement qui manque d’audace, on l’a vu avec l’abandon du droit de vote des étrangers ». La jeune entrepreneuse résume le ressentiment général. Cette vieille revendication demeure le totem politique des quartiers, toutes générations confondues.

Le renoncement du gouvernement à cette promesse a acté la rupture, entend-on en boucle d’une banlieue à l’autre. Plus encore que l’abandon du récépissé lors des contrôles policiers. « Hollande n’a même pas eu le courage de poser le débat. Alors droite-gauche, qu’est-ce que ça signifie maintenant ? », grince Nassim Lachelache, adjoint au maire de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne). « Ils n’ont fait que traiter des sujets bling-bling comme le mariage pour tous. C’était pas une priorité », ajoute M. Koskossi, qui avait pourtant fait campagne pour le candidat Hollande.

La loi autorisant le mariage pour les homosexuels n’est décidément pas digérée dans les banlieues. « S’il avait fait voter le droit de vote aux étrangers, cela aurait fait la balance. Il joue sur le tableau de l’égalité des sexes mais pour ceux qui sont stigmatisés à cause de leurs origines, rien », s’énerve Moussa Camara, président d’une association de quartier à Cergy (Val-d’Oise).

Même ceux qui s’étaient engagés aux côtés du PS pour la présidentielle, et qui ont longtemps préconisé l’indulgence à l’égard de la gauche, sont pleins de rancœur.

Les plus jeunes sont les plus virulents, « dégoûtés d’avoir voté Hollande ». « Il a détruit le rêve d’une génération, assure Karim Ziabat. Quand il dit aujourd’hui que les pauvres, c’est sa “raison d’être”, il fait ricaner. C’est inaudible. » On ne les y reprendra plus à voter PS, répètent-ils. Ils ne veulent plus lui servir de « réservoir de voix ». « Moi qui allais chercher les jeunes pour aller voter, je n’irai plus », lâche Daniel, militant d’un collectif jeune du quartier la Roseraie à Angers. Cet ouvrier métis d’une usine alimentaire assure qu’« un point de non-retour a été atteint ».

« Même si c’est Hollande contre Le Pen, je ne me lève pas », lance de son côté M. Camara.

Comme des centaines d’autres, ces militants de quartier ont la certitude de refléter l’esprit des habitants qu’ils côtoient : ils n’attendent plus rien des pouvoirs publics, du PS, de la politique. Comme le résume Laetitia Nonone, de Villepinte (Seine-Saint-Denis) : « La désillusion s’est transmise d’une génération à une autre. »

 

Sylvia Zappi

 

Source(s) : Lemonde.fr via Maître Conficius et Chalouette (que l'on remercie...)

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